Prologue
- Scène I
- Scène II
Scène 1 : le coucher
Sur la scène, côté cour, une chaise et un lit. Côté jardin, une énorme boîte de Banania. L’enfant est assis sur son lit.
- La voix de la mère
- Ma chérie, il est temps de dormir, maintenant… Demain, tu sais, c’est la Toussaint. Il faudra se lever tôt pour aller à la messe, puis acheter des fleurs et aller au cimetière. Et il y a ta grand-mère qui vient déjeuner ; il faudra chercher le pain et m’aider à mettre la table…
- L’enfant
- Je sais, Maman, j’ai presque fini, je colle la dernière image du livre Banania. Tu sais, celui sur la Belle Histoire de l’Union Française… Elles sont drôlement chouettes, les images, il faut que tu les voies !
- La voix de la mère
- Pas ce soir, ma chérie, j’ai à faire… Et il faut que tu te couches, maintenant.
- L’enfant
- Ca y est, j’ai fini ! Il se couche. Je peux lire un peu, au lit ?
- La voix de la mère
- Juste un peu ! Mais, après, on éteint la lumière, d’accord ?
- L’enfant
- C’est promis ! Tu sais maman, l’image que je préfère, c’est la dernière, avec le docteur.Il lit. "Le bon Docteur, souriant au milieu de ses petits "clients", fait sa visite à un village de la brousse, où nos Services d’hygiène vont dépister les fléaux." "Nos territoires d’outre-mer comptent aujourd’hui les plus beaux établissements hospitaliers, dotés de laboratoires qui rivalisent avec ceux de France, ainsi que des maternités magnifiques. Ces victoires remportées sur la maladie, sur la douleur et sur la mort, s’ajoutent à celles d’une épopée coloniale qui, elle aussi, visait à la libération et à la prospérité des peuples." C’est quoi, maman, l’épopée coloniale ?
- La voix de la mère
- Mais je ne sais pas, moi ! J’imagine que c’est expliqué dans ton livre.
Elle entre. Et maintenant, tu éteins la lumière, et tu dors !
- L’enfant
- Tu sais quoi, Maman ? Plus tard, je veux être médecin et partir en Afrique, comme le bon docteur… Et même médecin dans le monde entier ! Médecin du Monde !
- La mère Songeuse
- Médecin du Monde ! Eh bien, quelle ambition… Et ta maman, tu y as pensé ? Avec toutes ces maladies qui sévissent en Afrique ! Toi qui ramasses tous les microbes qui traînent ! Tu vois un peu le souci que tu vas me donner ?
- L’enfant
- Oh, mais quand je serai grand, peut-être qu’elles seront toutes guéries, ces vilaines maladies africaines.
- La mère
- Eh bien, alors, c’est très bien, ma petite fille n’aura pas besoin d’y aller, et sa maman ne se fera pas tant de souci ! Et tout le monde pourra dormir tranquille !
- L’enfant
- Mais tu sais, il n’y a pas que des maladies, en Afrique, il y a plein de choses magnifiques ! Tiens, regarde, le zouma, le grand marché de Madagascar, et puis là, les gorges du Hoggar, où le père de Foucault fut assassiné par un fanatique. C’est où, le Hoggar ?
- La mère
- A voir l’image, je pense que c’est au Sahara…
- L’enfant
- C’est dommage, il n’y a pas d’image du père de Foucault. Mais il y a Brazza qui libère les esclaves, regarde ! "Savorgnan de Brazza, civilisateur de l’Afrique noire, a conquis les tribus par le cœur. Ce mât porte notre drapeau et les esclaves qui le touchent sont libres, on leur enlève leur carcan."
- La mère
- C’est vrai qu’elles sont belles, les images. Et il n’y pas trop de batailles ?
- L’enfant
- Oh non, pas tellement. Sauf peut-être pour la conquête de l’Algérie. Mais je ne les aime pas trop. Sauf l’image de la prise d’Alger, avec les grands voiliers. Mais regarde comme les Algéroises étaient heureuses de voir les Français ! D’ailleurs, c’est curieux, après, on ne parle plus de l’Algérie, dans le livre…
- La mère
- Bon, maintenant, cela suffit. Tu poses le livre, et tu dors !
- L’enfant
- Attends, attends ! Je veux encore t’en montrer une, la dernière ! C’est Toussaint-Louverture, le "Napoléon noir" ! Il lit. Il écrivait à Bonaparte : "Le premier des noirs au premier des blancs. Mais son ambition devait lui valoir une triste fin." Là, je n’ai pas compris. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- La mère
- Je ne sais pas. Tu fermes ton livre, maintenant !
- L’enfant
- Juste une encore, et je te promets que je dors !
- La mère
- Promis, vraiment ?
- L’enfant
- Juré, craché !
- La mère
- Je ne t’en demande pas tant! Alors, cette image ?
- L’enfant
- Regarde, c’est la danse sacrée des guerriers Kon Komba d’Afrique Noire !
- La mère
- Mais ils sont horribles ! Tu vas faire des cauchemars, avec ça ! Allez, cette fois, tu me donnes ce livre, tu t’allonges, et tu dors. Elle le borde et l’embrasse sur le front. Bonne nuit, mon chéri.
- L’enfant
- Bonne nuit, Maman.
La mère est sur le point de sortir, lorsque l’enfant la rappelle.
- Maman…
- La mère
- Quoi encore ?
- L’enfant
- Dis, quand je serai grand, tu me laisseras devenir médecin en Afrique ?
- La mère
- Elle soupire. Ecoute, commence d’abord à t’exercer sur la maladie du sommeil. Après, on en reparlera…
Scène 2 : les ombres et le Tirailleur
Lumière nocturne. De la pénombre, émergent lentement les ombres. On distingue au premier plan les guerriers Kon Komba. Ils encerclent silencieusement le lit de l’enfant. A ce moment le tirailleur sénégalais sort de sa boîte de Banania et rompt l’encerclement. Il fait reculer les ombres et s’assied sur le lit. L’enfant se redresse alors, les yeux remplis d’effroi.
- Le tirailleur
- N’aie pas peur, petit garçon, n’aie pas peur…
- L’enfant
- Mais qui es-tu toi ? Et tous ceux-là, là, qu’est ce qu’ils veulent ?
- Le tirailleur
- Tu ne me reconnais pas ? Mais c’est moi, ton ami du petit déjeuner, « Y’a bon Banania » ! Le brave tirailleur sénégalais ! Celui qui a débarqué pendant la guerre de 14 pour défendre notre mère à tous, notre belle France ! La coqueluche des jolies Françaises ! Et on les a bien défendues, les belles femmes blanches. On leur en a foutu une bonne trouille, aux Allemands ! La Force Noire, comme disait notre chef, le brave général Mangin ! (Celui qu’on appelait « le boucher » !) 200 000 hommes, 200 000 braves ! 30 000 morts ! De pneumonie, beaucoup. Tu penses, Le climat ! La pluie, la boue, le froid. Mais on l’a sauvée, la France. On a repoussé la « barbarie teutonne » ! Et là tu vois, je continue, en bon serviteur de notre beau pays : tant que je serai près de toi, tous ceux-là ne bougeront pas. Moi, le bonhomme Banania, « Y’a bon ! », le brave tirailleur, je te protègerai contre tous les sortilèges de la nuit, et contre les ombres du passé.
- L’enfant
- Mais qu’est-ce qu’ils font là, tous ceux-là ?
- Le tirailleur
- Tous ceux-là ? Ce sont les ombres de l’épopée coloniale ! Et c’est toi qui les as convoqués !
- L’enfant
- Moi ? Mais je n’ai rien demandé ! Je ne les ai pas appelés !
- Le tirailleur
- Oh, que si ! Avec ton livre, « la Belle Histoire de l’Union Française » ! Que tu as commencé par la fin ! Ca, c’est une chose qu’il ne faut jamais faire, commencer un livre par la fin ! Tu fais se dérouler le temps à l’envers, c’est contre la nature des choses ! Et ça fait se réveiller les morts !
- L’enfant
- Mais alors il y a là Brazza, et le père de Foucault, et Toussaint-Louverture ?
- Le tirailleur
- Oh non, mon petit, non ! Brazza et le Père de Foucault, ils sont habitués à être mis à toutes les sauces ! Ce sont des gloires de la République ! Et même Toussaint-Louverture, parce qu’il était au service de la République Française, quand il a chassé les Anglais de son île. Tous ceux-là, leur mémoire est bien entretenue ! Tu vois, la mémoire, ça s’entretient comme un jardin : il faut beaucoup, beaucoup de fleurs. Et je peux te dire qu’à ceux-là, on leur en a tressé, des couronnes de fleurs !
- L’enfant
- Où ça, au cimetière ?
- Le tirailleur
- Mais non, dans les livres ! Et pas que dans ton livre à toi! Tous ceux-là reposent en paix, ils sont dans les livres d’histoire. Pas seulement dans les livres pour les savants, mais dans les livres que tout le monde peut lire. Les livres, c’est mieux qu’un cimetière; tu les garde avec toi, et il y en partout. A chaque instant, quelque part dans le monde, il y a au moins un homme, une femme, un petit garçon ou une petite fille qui lit un livre sur Brazza, sur le père de Foucault ou sur Toussaint-Louverture. Ils sont dans l’Histoire, celle que tout le monde connaît, celle qui nourrit les morts. Car vois-tu, les morts se nourrissent des fruits du jardin de la mémoire, les pensées des vivants. J’ai appris cela il y a bien longtemps, dans mon village. On ne te l’a jamais dit, à toi ?
- L’enfant
- Non.
- Le tirailleur
- Et demain, qu’est-ce que tu vas faire, à l’église et au cimetière ?
- L’enfant
- Ben, je vais prier pour les morts !
- Le tirailleur
- Eh bien, c’est la même chose ! Seulement voilà, il y a d’une part ceux qui ont leur place dans l’Histoire, qui sont repus de pensées, d’hommages, de commémorations, et ceux qui n’ont rien à se mettre sous la dent, tous ceux dont on ne parle jamais. Tous ceux qui ont eu une mort sans dignité et sans justice, les algériens enfumés dans les grottes, les africains morts d’épuisement sur les routes, tous ceux dont on a brûlé le village, tous ceux qui sont morts dans la solitude, tous ceux dont le corps est parti en poussière, auxquels jamais personne n’a rendu ce qu’on appelle les honneurs funèbres. Ceux là ne peuvent pas être en paix. Alors, tu penses, dès qu’ils aperçoivent la moindre occasion de s’approcher du banquet de l’Histoire, ils accourent. D’ailleurs, tu n’entends pas ce bruit ? Cette clameur ?
- L’enfant
- …n-non, n-non…
- Le tirailleur
- Il va à la porte, et l’ouvre.Oh là là ! Oh là là làlàlàlàlà !
- L’enfant
- Mais qu’est ce qu’il y a ?
- Le tirailleur
- Oh là là !
- L’enfant
- Mais arrête de dire oh là là ! Qu’est-ce qu’il y a, en vrai ?
- Le tirailleur
- Eh ben dis donc, mon camarade, ça y en a être quelque chose, alors !
- L’enfant
- Mais arrête enfin, dis-moi ce qui se passe, par pitié ! Mais qu’est-ce que tu fais ?
- Le tirailleur
- Chut ! Je compte ! 5000, 6000, 7000… Eh bien dis donc, mon camarade… Tous les morts des tous récents massacres coloniaux. Ben oui ! Manifestations, violences, émeutes, début d’insurrection, alors répression, massacres, lynchages et tout le tintouin ! La routine, quoi ! Mais ça en fait une foule! C’est facile pour les distinguer, ils ont des pancartes ! Ils continuent comme ils ont commencé, tous ces gens, on dirait une grande manif ! Qu’est-ce qu’il y a marqué là ? Massacres de Sétif, 8 mai 1945 ! Le jour même de la victoire sur le nazisme en Europe, dis-donc ! Et là bas ? Bombardement de Haïphong, décembre 46, 6000 morts. Hou là là ! Là, ils sont encore plus nombreux ! 89000 ! Ce sont ceux de la répression à Madagascar, 1948 ! Eh ben, mon z ‘ami, ça fait un paquet ! Qu’est-ce qu’on fait, mon petit patron ?
- L’enfant
- Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ?
- Le tirailleur
- Eh bien, mais c’est qu’ils veulent entrer, tous ces gens !
- L’enfant
- Mais ça va pas, non ? Tu ne te rends pas compte ! Tu m’as dit 7000, et 6000, et 89000 ! Mais ça fait 103 000 !
- Le tirailleur
- Ben dis donc ! Bravo, le calcul mental ! Au moins, on voit que tes professeurs t’ont appris quelque chose, à l’école ! Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Parce que tu vois, si on ne leur donne pas une satisfaction, même toute petite, ça va continuer toute la nuit, cette clameur ! Tu ne pourras jamais dormir tranquille, et tu ne seras pas très en forme demain pour la grand-mère ! Et moi, hein, quand est-ce que je pourrai retourner dans ma boîte ? J’ai pas que ça à faire !
- L’enfant
- On peut pas en laisser entrer seulement un ou deux ?
- Le tirailleur
- Comme une délégation syndicale, quoi ? Pourquoi pas ? On peut toujours essayer.
Je vais parlementer. Fais-moi confiance, les palabres, ça me connaît !
- L’enfant
- Reprenant son livre.Mais qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ? Je ne vois rien qui parle de tout ça dans mon livre : émeutes, insurrections, répression… On parle bien des guerres de conquête et de pacification, mais après, on parle d’ « une sage administration » qui concourt à « faire régner une sage harmonie entre colons et indigènes et à établir la paix et la sécurité. » Alors, pourquoi les gens se seraient-ils révoltés ?
- Le tirailleur
- Voilà, c’est réglé. On s’est mis d’accord. Deux délégués, et ça suffira. Et maintenant, au travail, mon petit patron !
- L’enfant
- Au travail ? Mais pour faire quoi ?
- Le tirailleur
- Mais pour apaiser toutes ces âmes en peine, pour les exorciser, comme on dit ! C’est très simple : il faut leur rendre justice en disant leur histoire, mais en commençant cette fois par le commencement. Comme ça, quand ils auront enfin leur place dans l’histoire de France, tous ces morts ne reviendront plus sans cesse tourmenter les vivants. Ton livre, tu vois, c’est la légende dorée, le livre d’or ! Mais il y a aussi un livre noir, qu’il faut faire apparaître.
- L’enfant
- Alors, mon livre, c’est plein de mensonges ?
- Le tirailleur
- Des mensonges, non, je ne crois pas, mais des silences, des omissions. Comme ça, plein de choses sont restées dans l’ombre. Pour les faire sortir dans la lumière, c’est simple : il faut lire entre les lignes.
- L’enfant
- Par exemple pour l’histoire de Toussaint-Louverture ?
- Le tirailleur
- Toussaint, je te l’ai dit, ce n’est pas vraiment un oublié de l’Histoire, mais ce qu’on ne sait pas, en France, c’est ce qu’on fait ses compagnons, tous ceux qui sont morts pour la liberté.
Car tout ça, c’est une histoire de liberté, et ça ne t’étonnera pas qu’elle commence en 1789.