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Acte 1 : Toussaint-Louverture et la révolte de Saint-Dominique

  1. Scène I
  2. Scène II
  3. Scène III
  4. Scène IV

Scène1 : Un modèle de colonie

Césaire
Que l'on imagine, tendue vers l'ouest, la gueule d'un énorme golfe, avec au sud le prognathisme démesuré d'une mâchoire. C'est, adossé à la partie espagnole, la partie française de Saint-Domingue, aujourd'hui république de Haïti, mince ruban de hautes terres, enserrant sur trois côtés le bleu sans défaillance de la mer des Antilles.
L'esclave
Douze lieues au nord, onze au sud, trente au centre, c'est la largeur du territoire si bien que, nulle part, on n'y est éloigné de la mer de cent kilomètres.
Saint-Méry
Avec ses 793 sucreries, ses 3150 indigoteries, ses 789 cotonneries, ses 3117 caféières, ses 182 distilleries de tafia, ses 50 cacaoyères, ses tanneries, ses briqueteries, ses chaufourneries, Saint-Domingue jouissait d’une prospérité qui en faisait comme le type, le modèle certainement, de la colonie d'exploitation. La partie française de l'île Saint-Domingue était de toutes les possessions de la France dans le Nouveau Monde, la plus importante par les richesses qu'elle procurait à la métropole et par l'influence qu'elle avait sur son agriculture et sur son commerce.
L'esclave
Et, en effet, qui alimentait la France en sucre ? Essentiellement Saint-Domingue. Qui fournissait à la France le coton nécessaire aux filatures ? Saint-Domingue. Qu'est-ce qui tout compte fait, rendait positive la balance commerciale française? Toujours le sucre et le coton dé Saint-Domingue, que la France réexportait sur toute l’Europe avec d’énormes bénéfices.
Césaire
Quant aux habitants, voici quelle était la société coloniale : en haut, le blanc — l'être au sens plein du terme — [24 000 personnes, 24 000 colons], en bas, le nègre, sans personnalité juridique, un meuble ; la chose, autant dire le rien [400 000 "rien", 400 000 esclaves !] ; mais entre ce tout et ce rien, un redoutable entre-deux : le mulâtre, l'homme de couleur libre. Voici, bien pittoresque et savamment puéril, le tableau que donne un contemporain, un "Grand blanc", comme on disait, Moreau de Saint-Méry.
Saint-Méry
Tableau "de toutes les nuances produites par les diverses combinaisons du mélange des blancs avec les nègres" :
D'un blanc et d'une négresse ............ un mulâtre
mulâtresse ........ un quarteron
quarteronne ...... un quarteron
métisse ............. un métis
mamelouque .... un mamelouque
quarteronnée .... un quarteronné
sang-mêlée ....... un sang-mêlé
marabou ........... un sang-mêlé
griffonne .......... un quarteron
sacatra ..........… un quarteron
L'esclave
Ces mystérieux « griffe », « marabou » et « sacatra », ce n'étaient point des animaux mythologiques échappés d'un bestiaire de haute fantaisie, mais des êtres de chair et de sang, résultant de « combinaisons parallèles » :
Saint-Méry
le griffe de la combinaison du mulâtre et de la négresse, le marabou de la combinaison de quarteron et d'une blanche, le sacatra de la combinaison du nègre et de la griffonne.
Césaire
On peut s'amuser de ce délire classificateur ; le problème qu'il posait n'en demeurait pas moins un problème social grave : savoir qu'il y a désormais dans la société coloniale une classe libre, aisée, bref une bourgeoisie qui réclame non sans analogie avec le tiers état de France, l’égalité des droits.
Saint-Méry
Or ces mulâtres, ils sont 500 en 1703, 1500 en 1715, 6000 en 1770, 12000 en 1780 et 28000 en 1789 ! Et quel dynamisme ! C'est un administrateur qui, dès 1755, nous en a averti :
L'administrateur
"Cette espèce d'homme commence à remplir la colonie et c'est le plus grand des abus de la voir devenir sans cesse plus nombreuse au milieu des blancs, l'emportant souvent sur eux par l'opulence et la richesse... Leur étroite économie leur faisant mettre en caisse chaque année le produit de leur revenu, ils amoncellent des capitaux immenses... ils mettent l'enchère aux biens qui sont à vendre dans tous les quartiers ; ils les font porter à une valeur chimérique à laquelle des blancs qui n'ont pas tant d'or ne peuvent atteindre, ou qui les ruinent lorsqu'ils s'y entêtent. De là vient que dans bien des quartiers, les beaux biens sont en possession des sang-mêlé."
Césaire
Si bien que ces sang-mêlé, ces mulâtres, ces hommes de couleur, comme ils se nomment eux-mêmes, en 1789, ils possèdent le tiers des terres… et le quart des esclaves ! Auxquels ils n’ont absolument pas l’intention de donner cette liberté qu’eux-mêmes ou leurs parents ont reçu des maîtres qui ont choisi de les affranchir. Bien au contraire ! Voici ce que vient dire un de leurs représentants, le sieur Raymond, à la tribune de l’Assemblée Législative, le 14 mai 1791, dans l’espoir d’obtenir pour ses semblables les droits du citoyen :
Raymond
Il est de l’intérêt même des colons d’accorder les droits des citoyens aux hommes de couleur pour cela seul qu’en leur donnant plus de droits, ils se les attacheront davantage, que quand même les nègres voudraient se révolter, ils ne le pourront pas, parce que les personnes de couleur, intéressés à les maintenir dans l’esclavage, se réuniront avec les blancs qui ne feront alors qu’une même classe.
Le tirailleur
Eh oui ! Tu vois, il est long le chemin que doit faire le droit dans la tête des hommes !
Il fut long, le chemin pour les esclaves. Elle fut longue, la lutte entre ces deux forces : celle de l’état de fait, de la violence établie, sans doute vieille comme l’humanité, et celle des droits de l’Homme !
Enfant
Mais chut, regarde un peu ! Qu’est-ce qu’il va nous dire, maintenant celui-là ?
flechehaut

Scène 2 : Le Code Noir

L'animateur
Au public, comme un bateleur. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonsoir ! Mesdames et messieurs, je vous propose à présent d’assister au combat du siècle, celui qui de 1789 à 1848, opposa en 3 rounds deux adversaires redoutables. D’une part, le champion de l’oppression immémoriale et de l’horreur multiséculaire, le terrifiant produit du droit romain et de la rationalité Louisquatorzienne, j’ai nommé : le Code Noir !

Entre le Code Noir, brandissant un gros chien et en aboyant.

Le maître
Calme, calme ! Oh c’est un gentil toutou, ça ! C’est le toutou à son papa, ça, hein ? Oh, oui ! Bon alors, Code Noir, c’est un peu compliqué comme nom. Alors, j’ai pris les premières lettres, "Co" de "Code" et "No" de "Noir". "Cono", ça fait. "Cono", c’est plus court. Qu’est-ce qu’il y a, mon chéri ? Tu veux courir ? Tu veux que je t’enlève ta laisse ? Mais tu vas être sage, hein. Tu ne mords personne, cette fois-ci. Tu mordille si tu veux, mais pas profond, hein. C’est promis ? Allez, cours, mon chien, cours ! Mais c’est qu’elle a un pedigree, cette bête, faut pas croire ! Sorti en 1685 des chenils de Louis Quatorze, relooké en 1724 par Louis XV, un magnifique produit, un merveilleux animal de compagnie et un formidable chien de garde ! Mais oui ! Par "compagnie", bien sûr, j’entends : "Compagnie de Jésus !" Plus Jésuite que mon chien, tu meurs ! Eh oui ! Le droit romain dit : ces esclaves nègres ne sont que des choses, mais l’Eglise dit : ces choses-là ont une âme, très noire certes, très très noire, mais une âme tout de même ! Donc le Roi Très-Chrétien doit veiller au salut des pauvres noirs ! Mais qu’est ce que tu fais, mon chéri ? Mais c’est qu’il marque son territoire ! Il fait son petit pipi ! Brave bête, va ! Alors là, vous n’allez pas me croire, mais c’est vrai ! Ce chien est un véritable artiste, mais oui ! Quand il fait pipi, ça forme des lettres, et même des phrases ! Alors là, qu’est-ce qu’il a écrit, mon joli toutou, qu’est-ce que je lis ? "Article 2." Article 2 ? Il n’y a pas d’article 1 ? Mais où est-ce qu’il est, l’article 1 ? Quoi ? Dans les coulisses ? Tu as commencé ton pissou dans les coulisses ? Comment ça, c’est pas grave ? Ça n’était qu’un préambule ? Ne recommence jamais, tu entends ! Jamais! Bon, alors, qu’est-ce que je lis ? "Article 2. - Tous les esclaves qui sont dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine." Et là ? "Article 6. - Enjoignons à tous les sujets d’observer les jours de dimanche et fêtes qui sont gardés par nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine. Leur défendons de faire travailler leurs esclaves auxdit jours, depuis l’heure de minuit jusqu’à l’autre minuit." Sympa, ça, le Roi accorde aux esclaves le repos dominical. Et s’il le met dans la loi, cela veut dire que les maîtres, ils s’en battaient l’œil, du repos dominical de leurs esclaves ! Et là ? "Article 22." Article 22 ! Article 2, article 6, article 22 ! C’est n’importe quoi ! Enfin, passons ! "Article 22. - Seront tenus les maîtres de faire fournir, par chacune semaine, à leurs esclaves âgés de dix ans et au-dessus pour leur nourriture, deux pots et demi de farine de manioc, avec deux livres de bœuf salé ou trois livres de poisson ou autres choses à proportion ; et aux enfants, depuis qu'ils sont sevrés jusqu'à l'âge de dix ans, la moitié des vivres ci-dessus." Ce qui sous-entend que bien des maîtres ne donnaient rien de tout cela ! Et là ! Pareil ! "Article 25. - Seront tenus les maîtres de fournir à chaque esclave pour chaque année deux habits de toile." Ah ! Ici, encore mieux ! "Article 26. - Les esclaves qui ne seront point nourris, vêtus et entretenus par leurs maîtres selon que nous l'avons ordonné par ces présentes pourront en donner l'avis à notre procureur général et mettre les mémoires entre ses mains, sur lesquels et même d'office, si les avis lui en viennent d'ailleurs, les maîtres seront poursuivis à sa requête et sans frais, ce que nous voulons être observé pour les crimes et traitements barbares et inhumains des maîtres envers leurs esclaves." Ah !Ah !Ah ! Tu parles si les esclaves vont aller se plaindre auprès des juges blancs des mauvais traitements de leur maître ! Comme s’ils ne savaient pas ce qui les attend !
"Article 42. - Pourront seulement les maîtres, lorsqu'ils croiront que leurs esclaves l'auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes ; leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membre… " Encore là un énorme progrès. La torture, les mutilations, c’est réservé à la justice du Roi ! Vous pouvez fouetter votre esclave et l’écorcher vif des épaules jusqu’aux genoux, puis le mettre au fer après avoir pris soin de le faire laver avec une pimentade… (la pimentade, c’est de la saumure dans laquelle on a écrasé du piment et des petits citrons.) Ça, c’est une mesure d’humanité. D’accord, ça cause une douleur horrible, mais c’est un remède assuré contre la gangrène ! Dixit le père Labat, un bon prêtre qu’un esclave avait énervé. Tout ça, c’est licite. Certes, on ne sait jamais, si le patient est de constitution fragile, il peut en mourir, mais on ne l’aura pas fait exprès ! Seulement lui couper une main ou une jambe, ou la tête, ça c’est l’affaire de la justice royale ! Et si jamais on le fait quand même ? "…leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membre, à peine de confiscation des esclaves et d'être procédé contre les maîtres extraordinairement." C'est-à-dire qu’on leur fera plein d’ennuis ! Ah là là ! Mais quel juge ira embêter un colon qui aura poussé juste un peu loin le sens de la discipline, dans un pays où il y a un blanc pour vingt esclaves, et où seule la terreur des châtiments peut les maintenir dans l’obéissance ! Des vœux pieux, tout ça ! Du pipi de chat ! Oh, excuse moi, mon Cono chéri ! Mais non, non, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Tu es un vrai toutou, toi ! Mais oui ! Mais qu’est ce que je vois là ! Mon toutou a fait sa crotte ! Oh elle est belle, alors ! Et qu’est ce que je lis là ? (Parce que dans les crottes aussi, il y a du texte ! Ah mais c’est que c’est un drôle d’artiste, mon chien !) "Article 28. - Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leur maître ; et tout ce qui leur vient par industrie ou par la libéralité d'autres personnes ou autrement à quelque titre que ce soit, être acquis en pleine propriété à leur maître, sans que les enfants des esclaves, leur père et mère, leurs parents et tous autres libres ou esclaves puissent rien prétendre par succession, disposition entre vifs ou à cause de mort." Oh, ben ça, c’est normal. L’esclave est un bien meuble. Comment un objet pourrait-il posséder quoi que ce soit ? Oh là, il y en a une belle, de crotte. Voyons voir… (Au public) Qu’est ce qu’il y a ? Ça vous dégoûte ? Mais c’est dans la nature, de faire des crottes ! C’est comme ça, les bêtes ! Qui n’aime pas les bêtes, n’aime pas les hommes ! Voilà ce que je dis toujours, non mais sans blague ! Bon alors, revenons à nos moutons, si on peut dire… "Article 33. - L'esclave qui aura frappé son maître, sa maîtresse ou le mari de sa maîtresse ou leurs enfants avec contusion ou effusion de sang, ou au visage, sera puni de mort." Eh oui ! Et là : "Article 38. - L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué au fer rouge d'une fleur de lis sur une épaule ; et s'il récidive une autre fois, aura le jarret coupé et il sera marqué d'une fleur de lis sur l'autre épaule; et la troisième fois il sera puni de mort."
Ben oui, qu’est-ce que vous voulez, faut ce qu’il faut ! Eh ben, pourquoi vous me regardez comme ça ? Y quelque chose qui vous plaît pas ? Il vous plaît pas, mon chien ? Elle vous plaît pas, ma gueule ? Attention ; hein, faut pas le chercher, mon Cono, et moi non plus ! Nous, on n’aime pas les gens qui font du racisme envers les animaux. Alors, attention !
flechehaut

Scène 3 : La Déclaration des Droits

Le présentateur
Intéressant personnage, n’est-ce pas ? Quel spectacle ! Quelle soirée de folie ! Car vous n’avez pas tout vu ! A qui allons-nous l’opposer ? Quel suspense ! Mais avant, un petit rappel ! Pour désigner le vainqueur, vous connaissez la règle : 36 15 code Jean Zay. Si vous voulez sauver le Code Noir, tapez 1, et si vous voulez l’éliminer, tapez 2 ! Oui, mais me direz-vous, qu’il perde contre qui ? Qui est son challenger ? Eh bien, Mesdames et Messieurs, ce challenger, je vous demande de l’accueillir à présent. C’est une très très grande dame dont les succès sont appelés à faire le tour du monde, j’ai nommé la grande, l’incomparable, la fabuleuse Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ! Je vous demande de l’accueillir, sous vos applaudissements !Entrée de la Déclaration des Droits de l’Homme, portant une boîte de bonbons, et en offrant aux personnages de la scène 1.
La Déclaration des Droits, née le 26 août 1789, vient à nous portant tous les bienfaits que la raison toute-puissante pouvait offrir au genre humain. Contre son cœur, pour le bonheur de tous, toutes les douceurs de la justice naturelle. (Il prend un bonbon et le dépapillote) Tous ses articles sont à savourer avec délices, a commencer par celui-ci : (il lit la phrase inscrite sur le papier emballant le bonbon) "Article 1. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits" !
Césaire
"Article 2. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression" Nous sommes libres !
Raymond
: "Article 6. La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation." Autrement dit, à nous le droit de vote !
Saint-Méry
Oh là ! Oh là ! Ne nous emballons pas ! "Article 17. La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé." Mes esclaves sont ma propriété, il n’est pas question de me les enlever !
Le présentateur
Attention ! Lisez jusqu’au bout !
Saint-Méry
Quoi ? De quoi vous mêlez-vous ?
Le présentateur
"Nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité."
Saint-Méry
Mais je m’en moque de votre indemnité ! Quand à la nécessité publique, parlons-en, justement ! C’est de l’intérêt public qu’il ne soit pas touché à l’esclavage, parce que sans esclavage, plus de coupeurs de canne, de cueilleur de café et de cacao, plus de plantations ! Les Noirs sont les seuls capables de travailler dans ce climat impitoyable, où les Européens tombent comme des mouches ! Alors, fini le sucre, le café et le chocolat pour les Français ! Fini l’excédent commercial de la France ! Et finie la plus belle des colonies ! Contre quoi ? La liberté des Noirs ? Mais le Noir, livré à lui-même, ne peut être qu’un sauvage, abandonné à l’instinct purement animal !
Brissot
Depuis le public.Halte-là, monsieur ! Lisez l’Encyclopédie, article "Population" : "La liberté est une propriété de l’existence individuelle qui ne peut se vendre ni s’acheter. Les hommes n’appartiennent qu’à la nature, qu’ils outragent par une coutume (entendez : l’esclavage) qui les avilit et qui la dégrade." Voilà le sentiment d’un grand nombre de Français !
Saint-Méry
Je vous reconnais bien là, Monsieur Brissot, dans cette philosophie fumeuse, cette prétendue philanthropie dont vous êtes friands, vous et vos amis de la Société des Amis des Noirs, les Condorcet, les Mirabeau, les La Fayette, les Clermont-Tonnerre, les La Rochefoucault, toutes les plus grandes fortunes de France, tous les beaux esprits qui n’ont rien à perdre aux colonies ! Mais tous ceux qui ont du travail grâce à nous, les 4 millions de français…
Brissot
400 000, tout au plus !
Saint-Méry
Et quand bien même ! Ce sont bien des centaines et des centaines de milliers de familles des ports de Bordeaux et de Nantes qui vivent grâce à nous, grâce au travail que leur procure l’activité de nos colonies dans les raffineries de sucre, les teintureries, sans parler des chantiers maritimes et de tant d’autres manufactures ! Voilà ceux que vous voulez ruiner ! Au nom d’idées que vous prétendez généreuses et qui ne serviront que votre propre gloire, vous allez contre les intérêts du peuple français ! Mais nous avons nous aussi des amis à Paris, et ils sauront vous empêcher de donner un début de réalité à toutes vos dangereuses rêveries !
Brissot
Je ne le sais que trop, que vous avez des amis à Paris ! Je les connais, ceux du club de l’Hotel Massiac, ceux qui à l’Assemblée luttent pied à pied contre les principes de la morale et de l’humanité, et qui n’ont pas manqué de demander au Roi l’interdiction de notre société. Mais heureusement, le roi a répondu : "Ces pauvres Noirs ont donc des amis en France ? Tant mieux ! Je ne veux pas interrompre leurs travaux."
Le présentateur
Eh bien, cher public, après ces intéressantes mises au point, nous allons pouvoir procéder au vote…
Saint-Méry
Au présentateur.Oh, vous, taisez-vous !A Brissot.Peut être bien que le Roi a dit ça, mais en attendant il n’a rien fait pour changer l’ordre des choses, car le roi sait où est l’intérêt de la France ! C’est de conserver ses colonies ! Et nous en avons assez du despotisme ministériel et des décrets imbéciles venus de métropole ! Laissez-nous libres de juger ce qui est bon pour la colonie et pour le maintien de l’ordre !
Brissot
Mais croyez bien que nous y sommes sensibles, nous aussi, à l’intérêt de la France ! Nous n’avons jamais demandé une abolition immédiate de l’esclavage. Nous le savons, que l’affranchissement immédiat des Noirs serait une opération fatale pour les colonies. Et nous pensons que ce serait même un présent funeste pour les Noirs, dans l’état d’abjection et de nullité où la cupidité les a réduits. Ce serait abandonner à eux-mêmes et sans secours des enfants au berceau, des enfants mutilés et impuissants ! Ce que nous préconisons, c’est une transformation progressive des esclaves en travailleurs salariés. Nous souhaitons qu’une partie de leur travail soit rétribué, de sorte qu’ils puissent se racheter. Ce qui vous donnera le temps d’adopter des méthodes de production plus modernes, plus productives, et d’éviter ainsi une hausse des coûts que vos entreprises, nous le savons, ne sauraient brusquement supporter. Mais ce que nous demandons dès maintenant, c’est la fin de la traite des Noirs, et la fin des subventions de l’Etat à ce honteux trafic !
Le présentateur
Eh bien, je crois que nous allons pouvoir procéder au vote. Vous tapez donc 1 si vous voulez…
Saint-Méry
Au présentateur.Encore ! Si vous ne la fermez pas, c’est vous que je vais taper ! A Brissot.Tout ce que je vois, c’est que vous poussez les esclaves à la révolte, et toute la colonie, à des malheurs infinis ! Mais nous saurons l’empêcher ! Car nous, nous sommes des hommes !
Mirabeau
Du public.Messieurs les députés…
Saint-Méry
Ca y est ! Maintenant, voilà Mirabeau qui s’y met !
Mirabeau
Messieurs les députés, disais-je, je ne dégraderai pas cette assemblée ni moi-même en cherchant à prouver que les nègres ont droit à la liberté. Vous avez décidé cette question puisque vous avez déclaré que tous les hommes naissent libres et égaux en droits. Et ce n’est pas de ce côté de l’Atlantique que des sophistes corrompus oseraient soutenir que les nègres ne sont pas des hommes. Soutenir également qu’il convient à une nation franche et généreuse d’autoriser des crimes parce qu’ils sont source de richesses, c’est se dévouer d’avance au mépris et à l’indignation des hommes qui ont l’honneur de représenter ici le peuple français.
Les colonies sont indispensables à la prospérité du royaume, dites-vous. Mais est-ce si sûr ? A quoi utilisons-nous le numéraire que nous rapporte notre excédent commercial ? A acheter des produits aux Anglais ! La toile que nous échangeons en Afrique contre des esclaves, d’où vient elle, par exemple ? Des Indes, messieurs, des Indes ! Tout ce coton et cet indigo que nous réexportons, ne vaudrait-il pas mieux qu’il alimente nos manufactures, qui sont encore en nombre insuffisant ? Ce sucre que nous réexportons en si grande quantité, ne vaudrait-il pas mieux qu’il soit consommé par les Français eux-mêmes? Admirez l’Angleterre : 10 millions d’Anglais consomment 1 400 000 quintaux de sucre, quand 25 millions de Français n’en consomment que 600 000 ! Ce n’est pas là une vraie richesse que ces quelques millions de bénéfices du commerce extérieur ! Sans consommation facile, à portée de tout le monde, commune à tous les citoyens, il n’y a point de véritable richesse ! Ce qu’il faut, c’est que soient abolis les subventions versées au commerce négrier, que soit aboli le privilège du commerce exclusif de nos marchands avec les colonies, de sorte que les capitaux nationaux soient détournés des profits faciles du commerce colonial, et qu’ils se tournent vers le développement des manufactures sur le sol même de la métropole ! Voilà ce qu’il faut faire ! Alors nous pourrons exporter nos produits transformés depuis la métropole même, la prospérité des entrepreneurs autant que des classes laborieuses sera établie sur des bases saines, et nous nous apercevrons que les colonies n’occupent plus alors qu’un rôle très secondaire dans notre économie ! Et vous serez enfin libres de juger la traite et l’esclavage selon les seuls principes de la morale universelle !
Brissot
Il applaudit.Bravo ! Bravo !
Laclos
Du public.Monsieur Mirabeau nous a fait une fois de plus la démonstration de son extraordinaire éloquence en nous brossant un tableau de l’avenir admirable de pénétration, mais pour l’instant, quel choix s’offre à nous ? Les colons nous réclament un décret qui légaliserait la distinction entre Blancs et esclaves, leurs adversaires un décret contraire qui abolirait cette distinction. Dans le premier cas, l’Assemblée se déshonorerait. Dans le deuxième cas, l’esclavage aboli, c’est assez clair, les colonies se soulèveraient contre la métropole, et nos ports qui commercent avec les colonies se soulèveraient également contre l’autorité de l’assemblée Nationale. Alors, qu’allez-vous faire, Messieurs ?
Desmoulins
Idem. Il n’y a qu’une réponse à cela : périssent les colonies plutôt qu’un principe ! Mouvements de désapprobation.
Un député
Idem.Allons, allons, Messieurs les députés, je pense que vous en conviendrez tous, avec tous ces chiffres, tout cela est bien compliqué, trop compliqué pour en débattre ainsi en séance plénière. Je vous propose de confier l’étude de ces problèmes à un comité spécialisé, un Comité des Colonies, rassemblant des citoyens bénéficiant de toutes les lumières sur ces problèmes si complexes!
Saint-Méry
Une commission parlementaire ! Mais en voilà une excellente idée ! Nous avons dans l’Assemblée des citoyens parfaitement compétents pour débattre de tout cela! En aparté.…jusqu’à la fin des temps, et j’en connais qui sauront faire en sorte que jamais la question de l’esclavage ne revienne sur le bureau de l’Assemblée ! Ouf ! On a eu chaud !Au présentateur.Eh ! Le maniaque du clavier ! Plus besoin de faire voter le public ! La Déclaration des Droits, elle l’a dans le baba !Le chien du Code Noir s’avance en grondant et accule la Déclaration dans un coin de la scène.
Raymond
C’est bien joli, tout cela, mais nous, les hommes de couleur ? Même le Code Noir nous reconnaît les mêmes droits qu’aux Blancs ! Alors, notre droit de vote ? Le décret que vous avez voté le 28 mars 1790 stipule que sera électeur "tout homme majeur propriétaire d’immeuble domicilié dans la paroisse depuis deux ans et payant une contribution". L’immense majorité d’entre nous remplissent ces obligations !
Saint-Méry
Savez-vous lire, au moins ? Nulle part dans ce décret il n’est précisé que cette clause concernât les gens de couleur !
Raymond
Mais enfin, ne sommes-nous pas des hommes ?
Saint-Méry
Ce qui n’est pas inscrit dans la loi n’est pas la loi ! C’est à nos assemblées coloniales légalement élues de juger comment il faut la comprendre !
Raymond
Des assemblées dont nous avons été exclus ! Tout est bon pour nous maintenir dans l’oppression, même les procédés les plus barbares! Lorsqu’un magistrat blanc comme Monsieur Ferrand de Baudières nous prête son concours pour rédiger une pétition, il est promptement assassiné ! Pour faire valoir nos droits légitimes, vous allez nous pousser aux dernières extrémités ! Je vous préviens, Monsieur, l’un de mes amis, Vincent Ogé, s’est embarqué pour Saint-Domingue dès la promulgation du décret, et il va réclamer justice à l’assemblée coloniale !
Saint-Méry
Il semble que vous soyez dans l’ignorance complète de ce qui s’est passé chez nous…
Raymond
Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Expliquez-vous !
Saint-Méry
Oh, c’est très simple. Comme le sieur Ogé, avec la complicité d’un certain Chavannes s’est mis à la tête d’une véritable rébellion, nous avons été contraint d’avoir recours à la force publique pour disperser leurs partisans. Les deux meneurs se sont réfugiés dans la partie espagnole de l’île, mais les autorités nous les ont promptement livrés. Nous les avons jugés et condamnés, en bonne et due forme, selon les justes traditions du royaume de France. J’ai ici les attendus du jugement. Ecoutez-le, pour votre édification :
"la Cour condamne lesdits Vincent Ogé jeune, quarteron libre de Dondon, et Jean-Baptiste Chavannes, quarteron libre de la Grande Rivière à être conduits sur la place d'armes de cette ville, au côté opposé à l'endroit destiné à l'exécution des blancs, d'y avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs, et travaillé par l'exécuteur de la haute justice tant qu'il plaira à Dieu de leur conserver la vie ; ce fait, leurs têtes coupées et exposées sur des poteaux; savoir, celle dudit Vincent Ogé jeune sur le grand chemin qui conduit au Dondon, et celle de Jean-Baptiste, dit Chavannes, sur le chemin de la Grande Rivière, en face de l'habitation Poisson."
Exécuté le 25 février 1791. Voilà ! Apprenez donc une fois pour toutes ce que sont les hommes, et ce qu’il en coûte de chercher à soulever les esclaves.
Raymond
Nous ne cherchions pas à soulever les esclaves, nous ne voulions que la justice pour les hommes libres ! C’était votre meilleure garantie contre la révolte des esclaves. Mais vous l’aurez voulu ! A présent, c’est la guerre civile, mulâtres contre blancs. Pouvez-vous croire un seul instant que les Noirs n’en profiteront pas ?
flechehaut

Scène 4 : Car nous sommes des hommes

Le bois Caïman, éclairs et tonnerre. Un cercle s’est formé au fond de la scène ; au milieu des assistants accroupis, un homme danse. Une psalmodie s’élève.

Le choeur
Eh, eh, Bomba, hen, hen
Canga, bafioté
Canga moundelé
Canga doki là
Canga li
Le choryphée
Eh, eh, Bomba, esprit qui nous protège,
Ouvre l'esprit des Noirs.
Tue, tue le blanc
Tue, tue ce sorcier
Tue, tue-les tous !
Le chœur
Tue, tue-les tous ! Car nous sommes des hommes !
Le choryphée
Cette nuit du 22 au 23 août 1791, la tempête s’est levée au bois Caïman, dans le nord de l’île. Les esclaves des habitations Turpin, Flaville et Clément déferlent sur les autres plantations, massacrant les Blancs, incendiant les grand-cases, les moulins, les dépôts et les champs de canne ! Bientôt toute la plaine du Nord, l’orgueil de la colonie, n’est plus que ruine et cendres. Le règne des Blancs commence à vaciller. A moi, la mort, toute puissance sur Saint-Domingue !
Le chœur
Tue, tue-les tous ! Car nous sommes des hommes !
Un député
Vous n’imaginez pas les horreurs auxquelles se sont livrés ces brigands ! Ils ont envahi l’habitation Galiffet avec pour étendard une tête d’enfant fichée sur une pique ! Ils scient les gens entre deux planches ! Rien n’est sacré pour eux ! Ils ont même fait subir cet horrible supplice à un curé !
Chaumette
Le curé dont vous parlez vient d’être retrouvé vivant ! Et aucun témoignage ne confirme cette histoire de tête d’enfant fichée sur une pique ! En revanche, il est établi que des dizaines de noirs ont été sommairement passés par les armes !
Desmoulins
De toutes façons, même si les plus grandes horreurs ont été commises par les Noirs, ceux qui les premiers ont refusé d’accorder une chose juste, ceux-là ont été les premiers agresseurs, et les premiers provocateurs de la guerre civile ! Ceux-là sont les seuls responsables de toutes les représailles qui ont suivi !
Le chœur
Tue, tue-les tous ! Car nous sommes des hommes !
Le coryphée
Les Noirs ont échoué de peu devant la ville du Cap, tous les esclaves de la ville ayant été enfermés par ordre du gouverneur. Leur chef, l’intrépide Boukman, est tombé percé de balles. Son cadavre est décapité, son corps brûlé ; la tête fiché sur un pieu sur la place d’armes du Cap, avec cette inscription : "tête de Boukman, chef des révoltés." Jamais on n’a vu tête de mort si expressive, les yeux ouverts et étincelants, lançant encore les éclairs du massacre.
Le chœur
Tue, tue-les tous ! Car nous sommes des hommes !
Le coryphée
Mais d’autres chefs sont là, qui durant des mois continuent à harceler les blancs : Biassou, Jean-François, et aussi Toussaint-Bréda, qu’on appellera bientôt : Toussaint Louverture. Et partout, des chefs de bande qui pillent et rançonnent comme des bandits de grand chemin.
Le chœur
Tue, tue-les tous ! Car nous sommes des hommes !
Le coryphée
A l’Ouest et au Sud, pendant tout l’automne et l’hiver 1791-92, c’est la guerre ouverte entre Blancs et mulâtres autour de Port-au-Prince. Mais aucune victoire n’est décisive, aucune défaite n’est définitive, toujours la guerre couve sous la cendre, toujours la mort a soif !
Le chœur
Tue, tue-les tous ! Car nous sommes des hommes !
Le coryphée
Les Blancs eux-mêmes se déchirent, depuis que le 21 septembre 92, la République a été proclamée à Paris. L’immense majorité des blancs, royalistes et autonomistes, s’opposent aux commissaires envoyés par la métropole, ces commissaires qui veulent imposer le décret qui accorde enfin le droit de vote aux mulâtres. Mais comme si cela ne suffisait pas, quelle mouche vous a piqué, citoyen Brissot ? Pourquoi avez-vous poussé l’assemblée à la guerre contre l’Europe ?
Brissot
La guerre, il nous la fallait, pour notre sécurité extérieure autant qu’intérieure ! Pour abattre les tyrans avant qu’ils ne nous attaquent, et pour démasquer tous les traîtres de l’intérieur ! Pour expulser le poison de la France, il fallait la guerre !
Le coryphée
Eh bien, à Saint-Domingue, le résultat ne s’est pas fait attendre: en septembre 93, voici les colons royalistes qui livrent au Anglais les ports de l’ouest et tout l’arrière-pays ! Voici les Espagnols qui envahissent presque tout le nord! Et les chefs noirs, Biassou, Jean-François, Toussaint-Louverture qui se rallient aux Espagnols, parce qu’ils ne veulent pas de la république ! Et qui ne croient pas à la sincérité du commissaire Sonthonax qui brusquement, pour les regagner, décrète la liberté pour tous les Noirs ! La Déclaration s’avance vers le code Noir qui recule.Est-ce que la Déclaration des droits va enfin s’appliquer aux colonies ? Qu’en pensez-vous, citoyen Brissot ?
Danton
Il n’y a plus de citoyen Brissot ! Fini ! C’était un traître! On l’a envoyé à la guillotine, avec ses amis girondins ! Alors, comme ça, on ne croit pas à la sincérité du commissaire de la République ? Eh bien, écoutez moi, écoutez-moi bien tous. C’est moi, Danton, qui ai accueilli les délégués que Sonthonax a fait élire, et qui sont arrivés à Paris en février 94 pour justifier sa décision. Ils étaient trois : un Blanc, un mulâtre, et un Noir, Jean-Baptiste Belley, le premier député Noir d’une assemblée française. Et voilà ce que j’ai dit à la nouvelle Convention Nationale : Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avons décrété la liberté qu'en égoïstes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous proclamons à la face de l'univers que nous abolissons l’esclavage ! Acclamations, la Déclaration pousse le Code Noir hors de la scène.Lançons la liberté dans nos colonies : c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort.Applaudissements.Nous abattrons les tyrans comme nous avons écrasé les hommes perfides qui voulaient faire rétrograder la Révolution. Ne perdons point notre énergie ; lançons nos frégates ; soyons sûrs des bénédictions de l'univers et de la postérité.
Le coryphée
Bientôt Danton lui-même monte sur l’échafaud, tandis qu’au ciel de Saint-Domingue monte une nouvelle étoile: celle de Toussaint Louverture. Toussaint Louverture apparaît au milieu du chœur des anciens esclaves, qui vont peu à peu se revêtir de l’uniforme d’un général en chef : bottes, ceinture de soie, col chamarré, épaulettes, sabre.Il a compris qu’il n’y avait rien à attendre des Espagnols, alors en mai 1794, Bottes.il se rallie à la république française, et massacrant toutes les garnisons espagnoles, il libère tout le nord de l’île. En octobre 1795, il élimine ses rivaux restes fidèles aux Espagnols, Jean-François et Biassou. En mars 1796 Ceinture.), Toussaint est nommé lieutenant du gouvernement général de Saint-Domingue. Il commence à imposer sa volonté à tous les commissaires envoyés par le Directoire Col., le nouveau régime que s’est donné la République française, et négocie personnellement le retrait des troupes anglaises Epaulettes., qui évacuent définitivement l’île en août 1798. Reste le Sud, aux mains d’un général mulâtre, Rigaud. Mais le 1er août 1800, Rigaud est vaincu. Sabre.Toussaint veut à présent envahir la partie espagnole de l’île. Comme l’agent de la République s’y oppose, Toussaint l’enferme dans un poulailler et marche contre les Espagnols : en janvier 1801, il règne seul sur toute l’île. Toussaint est porté triomphalement sur les épaules de deux esclaves.Le pouvoir blanc n’existe plus, les mulâtres n’ont plus d’armée, seul reste le pouvoir des Noirs. Pratiquement, la colonie est devenue indépendante : Toussaint fait rédiger et voter une constitution.
Le choeur
Nous sommes libres ! Libres ! Car nous sommes des hommes !
Toussaint
Il descend promptement des épaules des porteurs et marche sur les anciens esclaves qui reculent, effrayés.Vous n’êtes que des enfants ! Vous ne songez qu’à prendre du bon temps et à vagabonder; pourvu que vous vous procuriez votre pitance quotidienne, cela vous suffit ! Les plantations sont abandonnées, les exportations de sucre et de café sont pratiquement réduites à rien, et vous, vous vous vautrez dans la paresse et le libertinage. Depuis la Révolution, des hommes pervers vous ont dit que la liberté était le droit de rester oisif, de mépriser les lois et de ne suivre que vos caprices. Il est temps de frapper sur ceux qui persistent dans de pareilles idées. Il faut que tout le monde sache qu'il n'est d'autre moyen pour vivre paisible et respecté que le travail, et un travail assidu. Tout homme qui veut vivre doit travailler ! Constitution du 8 juillet 1801, titre VI, article 16: « Tout changement de domicile de la part des cultivateurs entraîne la ruine des culture. » En conséquence, un règlement de police vous interdit de quitter la plantation où vous êtes affectés. Les commandants militaires y veilleront. Quiconque contreviendra aux lois sur le travail sera fouetté de verges.
Saint-Méry
C’est trop drôle ! Les républicains ont aboli l’esclavage, et voilà que Toussaint rétablit le servage ! Vous n’avez fait que changer de maîtres, ne le voyez-vous pas ? Vous avez échangé vous maîtres légitimes contre les chefs de la soldatesque louverturienne, car ce sont eux qui ont repris nos domaines, les Moïse, les Dessalines, les Christophe ! En France, on a exécuté le Roi, mais vous, vous en avez gagné un autre ! Que dit votre Constitution ? Toussaint Louverture, nommé gouverneur à vie, libre de désigner son successeur ! C’est trop drôle, vraiment !
Toussaint
Vous perdez votre temps ; ils ne vous écouteront pas. Ils vont me suivre, car ils savent quel danger les menace encore. Nous savons bien qu’aucun gouvernement français, surtout pas celui du Premier Consul Napoléon Bonaparte ne peut accepter de perdre Saint-Domingue. Regardez l’horizon. Que voyez-vous ?
Saint-Méry
Je vois… je vois des dizaines de vaisseaux, des dizaines de milliers de soldats. C’est merveilleux ! La reconquête de Saint-Domingue a commencé !
Toussaint
Vous faites erreur, Monsieur. Aujourd’hui, 2 février 1802, c’est le premier jour de la guerre d’indépendance. Vous m’excuserez si je vous quitte, mais j’ai à faire. Il fait mine de sortir, puis se ravise, et interpelle le coryphée.Eh, toi, là-bas ! Oui, toi ! Viens ici ! Le coryphée s’exécuteJe t’ai entendu, tout à l’heure. Tu sais donc invoquer la mort ?
Le coryphée
Oui, je fais ça à mes moments perdus. Qu’attends-tu de moi ?
Toussaint
Eh bien vois-tu, je ne crois pas que nous pourrons empêcher les Français de débarquer, ni de prendre les villes, ni même de pénétrer profondément dans le pays. Mais nous allons les harceler par une guerre d’embuscades, puis les attirer dans les mornes; la guerre pourra durer des mois et des mois. Je dis toujours : « Patience bat la force et doucement va loin ». Le temps travaillera pour moi, mais j’ai besoin aussi d’un autre allié: l’épidémie. Montre-moi tes talents : appelle sur l’armée française la fièvre jaune. Il sort.
Le coryphée
La fièvre jaune, la fièvre jaune… comment on fait déjà ? Il fait des gestes incantatoires. Non, ce n’est pas ça… Ça, c’est le paludisme, et ça, la dysenterie. Bon, c’est toujours ça… Mais la fièvre jaune, la fièvre jaune… ah, c’est bien le moment ! Un trou de mémoire !
Le choeur
Dépêche-toi ! Le général Leclerc vient de débarquer avec 20000 hommes.

En quelques jours, tous les ports sont tombés !

Leclerc a déclaré Toussaint hors-la loi !

Rochambeau a battu Toussaint à la Ravine-à-Couleuvres !

Les rebelles ne tiennent plus que l’ouest de l’île !

Les Français ont pris la Crête-à-Pierrot !

Toussaint s’est replié dans la montagne !

Le général Christophe a déposé les armes et s’est rallié aux Français !
Le coryphée
Ca y est, j’ai trouvé ! Lève-toi, fièvre jaune, et tombe sur les Français !
Le choeur
C’est trop tard. Le 2 mai 1802, il ne reste plus à Toussaint qu’à entreprendre des pourparlers avec Leclerc et à faire sa soumission.

Il doit renoncer à tout commandement, mais on le laisse se retirer sur l’une de ses propriétés.

Un mois après, il est attiré dans un guet-apens, arrêté et déporté en France. Il est emprisonné dans une forteresse glaciale du Jura, le fort de Joux, où il mourra de pneumonie, le 7 avril 1803.

Mais les Noirs ont bientôt compris ce qui les attend : la déportation et la prison pour tous les chefs, et le rétablissement de l’esclavage, proclamé par Bonaparte le 20 mai 1802 !

Alors, à partir de juillet, toute la population noire se soulève. Et les uns après les autres, les généraux rejoignent l’insurrection. A présent, tous savent qu’ils se battent pour une seule chose : leur liberté !

Car nous sommes des hommes !

L’épidémie commence à faire des ravages dans les rangs français. Le 2 novembre, le général Leclerc lui-même est emporté !

La guerre plonge à nouveau les hommes au plus profond de l’horreur !

Lettre de Rochambeau, successeur de Leclerc, : « Toutes les colonnes de l’armée ont trouvé, dans leurs marches, les sentiers, les chemins, les routes couvertes de cadavres mutilés à moitié, et les arbres chargés de lambeaux de chair humaine. »

Autre lettre de Rochambeau, à l’un de ses officiers : « Je vous envoie 28 chiens bouledogues dressés pour la chasse aux esclaves. Il ne vous sera passé en compte aucune ration pour la nourriture de ces chiens. Vous devez leur donner des nègres à manger. »

Lorsque Dessalines met le siège devant le Cap, on jette d’un coup à la mer les 1800 noirs qui vivaient à l’intérieur des remparts, mais rien n’y fait. Les Noirs ont bientôt repris tout le contrôle de l’île, tandis que l’épidémie décime les troupes de Rochambeau, et que la guerre reprend avec l’Angleterre.

Le 19 novembre 1803, Rochambeau n’a plus d’autre choix que de capituler. On comprendra qu’il préfère se rendre aux Anglais.

Après avoir ordonné le massacre des derniers blancs restant sur l’île, le 1er janvier 1804, le général Jacques Dessalines proclame la république d’Haïti, la première république noire indépendante :

«Rendus à notre dignité primitive, nous avons assuré nos droits ; nous jurons de ne jamais céder à aucune puissance de la terre. »

Hourrah ! Car nous sommes des hommes ! Nous sommes des hommes libres ! Ils sortent.
Saint-Méry
Il retient le coryphée.Dites-moi, mon ami, parmi vos petits talents, vous n’auriez pas aussi quelques pouvoirs sur la mémoire et le souvenir ? Vous ne pourriez pas, comment dire …jeter un voile d’oubli, et faire en sorte que les Français effacent de leur esprit cette désastreuse histoire ? Allez, un petit geste cabalistique, et zou ! Ce sera comme si tout ça n’avait jamais existé !
Le coryphée
Figurez-vous que j’ai exactement ce qu’il vous faut. On peut faire deux choses, soit effacer la mémoire pour disons… environ 200 ans, soit l’oubli définitif, jusqu’à la fin des temps.
Saint-Méry
Jusqu’à la fin des temps, c’est mieux.
Le coryphée
L’ennui, c’est que je ne me souviens que d’une des deux formules, et je ne sais plus si c’est pour deux siècles ou pour toujours. C’est bête, je sais, mais j’ai oublié. Manipuler la mémoire, vous savez, ça laisse toujours des traces.
Saint-Méry
Faites pour le mieux, je vous fais confiance. Allez, mon ami ! (Le coryphée s’exécute) Parfait ! Maintenant, plus personne en France ne parlera de cette indépendance d’Haïti !
Le coryphée
Comment ? Qu’est-ce que vous dites ?
Saint-Méry
Je dis : Haïti !
Le coryphée
Hein ? Mais de quoi parlez-vous ?Ils sortent.
Césaire
Entrant, en consolant la Déclaration. Et c’est ainsi que les Français ont oublié que l’esclavage, aboli en 1794 par la première république sous la pression d’une insurrection d’esclaves, a été rétabli par Napoléon, et qu’à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Réunion, à Maurice, dans toutes les possessions françaises, le Code Noir a sévi jusqu’au milieu du XIXe siècle. Retour triomphal et menaçant du Code Noir.Ce que les Français ont tous appris, en revanche, c’est qu’en 1848, la seconde république abolit définitivement l’esclavage ! La déclaration, revigorée, met en déroute le Code Noir.
flechehaut

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2006