Pourquoi un spectacle sur la colonisation ?
« Une idée très originale, efficace aussi pour faire reculer
fantasmes et préjugés à propos de cette période.
Benjamin Stora. »
On pourrait répondre tout simplement : parce que c’est un sujet qui est devenu un débat de société, porté par de nombreuses associations exprimant la mémoire douloureuse de tous ceux qui se sentent héritiers des peuples colonisés. Mais s’agissant d’un spectacle scolaire, la réponse est d’abord : parce que la question est extrêmement difficile à enseigner, et que je m’interroge depuis des années sur la problématique qui doit sous-tendre le cours. Car sur ce sujet, les idées toutes faites font florès. Or le devoir d’un professeur d’histoire est autant de présenter les faits que de les replacer dans leur contexte et dans la longue durée, alors que tout porte les élèves à les juger à la seule lumière des passions et des problématiques d’aujourd’hui. En somme, tout le problème est de faire véritablement de l’histoire, et non de l’idéologie. Idéologie, lorsqu’une loi votée à la sauvette impose de valoriser les aspects positifs de la colonisation, idéologie aussi si l’on transforme le cours en un réquisitoire. Mais quelque soit son souci d’objectivité, le professeur est pris dans une contradiction insurmontable, puisque serviteur de l’état républicain, il est également là pour véhiculer une idéologie, celles des Droits de l’Homme. Or l’histoire de la colonisation est aussi celle de la faillite de quatre républiques dans ce qu’elles revendiquaient comme leur mission historique. Comment éviter de nourrir la culture du ressentiment et de verser dans celle de la repentance ?
Un spectacle permet de faire coexister deux démarches : celle de l’empathie avec ceux qui ont souffert, mais aussi avec ceux qui se sont enivrés d’aventure et bercés de rêves généreux, et celle d’une prise de recul. Le choix de faire tenir l’évocation des drames de la colonisation à l’intérieur du rêve d’un enfant des années 1950 n’est pas seulement celui d’un artifice narratif somme toute assez banal. C’est aussi un moyen de mettre en scène les interrogations que nous portons sur le passé et les réactions qu’ils nous inspirent. Le vieux procédé du « théâtre dans le théâtre » permet d’installer le recul nécessaire : ainsi toutes les variations proposées par l’acte II sur la distance qui s’installe entre l’interprète et le personnage. Confronter l’enfant à un personnage qu’il reconnaît comme sa mère, car c’est la même interprète, mais qui endosse un autre rôle, celui du fonctionnaire complice plus ou moins critique d’un système d’oppression colonial, permet de mettre en relief le malaise qui nous étreint tout : ce passé, c’est à la fois nous (nos parents, quelle que soit notre couleur de peau, car les agents de la colonisation, parfois parmi les plus impitoyables, ont aussi été des autochtones) et pourtant ce n’est pas plus nous que la brebis de La Fontaine protestant de son innocence, puisqu’à l’époque des faits, nous n’étions pas nés, et que la responsabilité collective, au-delà des siècles, ne fait pas partie de nos principes du droit. Empathie avec les victimes, oui ; sentiment de culpabilité, non.
Mais cela ne signifie pas non plus condamnation aveugle de tous les acteurs de l’époque. La considération qu’on leur reproche de ne pas avoir eu pour l’Autre, ils la méritent aussi. Le rôle de l’historien consiste à faire comprendre que les générations passées n’étaient pas non plus d’une race inférieure, qu’elles ne comptaient ni plus ni moins d’imbéciles et de criminels que la nôtre. Le texte du grand historien des mentalités Alain Corbin inséré dans le programme rappelle cette évidence : nos prédécesseurs n’avaient pas notre expérience, et leur système de valeurs était en partie différent. Que l’on prenne un peu de distance, et l’on imaginera facilement quelles vertueuses indignations nos comportements collectifs soulèveront dans les générations futures, si elles manient l’anachronisme avec autant de légèreté que certains de nos contemporains. Comprendre comment « fonctionnaient » nos prédécesseurs, c’est l’enjeu intellectuel posé par le personnage emblématique de Brazza. Montrer que l’enfer est pavé de bonnes intentions, c’est conduire à distinguer la responsabilité morale des individus de celle d’un système désastreux et heureusement aboli qu’ils ont, plus ou moins aveuglément, contribué à mettre en place.
S’il importe de prendre le recul convenable par rapport à l’image du colonisateur, la même démarche doit être faite avec celle du colonisé. La vertueuse indignation face à tout ce qui dans le passé nous apparaît comme objet de scandale est une posture trop facile, et à vrai dire, théâtralement peu pertinente. Le théâtre, ce n’est pas la réalité : c’est la mise en scène d’une épure, avec ses conventions et ses naïvetés assumées. Le spectateur le sait : il regarde une interprétation. Son esprit critique est sans cesse en éveil, et l’émotion ne naît que lorsqu’au cœur du factice, dans la logique même de l’illusion, surgit comme par surprise quelque chose d’universel, d’une poignante sincérité.
C’est pourquoi l’humour, avec tout ce qu’il peut avoir d’apparemment cruel, me semble essentiellement théâtral, puisqu’il réalise cette mise à distance, en étant beaucoup plus efficace que l’indignation, puisqu’il monte en épingle tout ce qui, à la raison froide, apparaît comme scandaleux. Et il répond à la dynamique théâtrale, fondée autant sur la cassure et la surprise que sur le crescendo incantatoire. Ce sont là justement toutes les qualités du style d’Albert Londres : le chapitre qu’il consacre au « Congo-Océan », avec ses terribles formules d’humour macabre (pour ne pas dire : noir) n’attendait qu’à être dialogué pour prendre place en couronnement de l’acte II. L’humour, c’est la revanche de l’intelligence sur le pouvoir de fascination morbide qu’exerce toujours le crime. C’est lancer en pleine lumière cette évidence que les criminels sont toujours d’une façon ou d’une autre, des imbéciles. Et pour ce faire, peu importent les convenances et le bon goût ! C’est le choix génialement assumé au cinéma par Roberto Benigni dans « La vie est belle », parfois si mal compris. Et pourtant son empathie avec les victimes de la Shoah ne pouvait guère faire de doute.
Cependant, pour que ceux qui se réclament de la descendance du colonisé puissent prendre ce recul, il faut que cesse aussi cette souffrance, celle de l’identification à un objet complètement passif. Il faut que le colonisé cesse de n’exister que comme victime, qu’il prenne une véritable dimension humaine. Il faut le montrer capable d’être l’acteur de son histoire. C’est ce besoin qu’expriment par exemple les recherches des historiens de la Shoah sur les mouvements de résistance juive et les révoltes qui ont soulevé plusieurs des camps d’extermination. Pour parvenir à tourner certaines pages d’histoire, il faut y avoir trouvé quelque sujet de fierté. Il me semble que c’est l’un des problèmes sur lesquels achoppe le rapport de bien des Noirs avec l’histoire de leur continent d’origine, et surtout avec l’histoire de la traite et de l’esclavage. Dans cette optique, remettre en pleine lumière l’histoire de Toussaint Louverture, de la révolte des Noirs de Saint-Domingue et de leur victoire finale (Haïti, première république noire indépendante !) me paraît une nécessité. C’est le même souci qui m’a conduit à mettre en relief la résistance des ethnies du Congo à l’emprise coloniale.
L’historien de la colonisation Marc Michel, qui m’a fait l’honneur de lire mon manuscrit à mesure que je l’écrivais, définissait le but qu’à ses yeux, un tel spectacle devait poursuivre : « faire comprendre aux spectateurs élèves qu'ils appartiennent à la même communauté nationale assumant tout son passé». Or, qu’est-ce qui fonde cette communauté nationale, sinon les principes de 89 ? Il fallait donc remonter à 89, montrer quelle fut la résistance des possédants, faire résonner l’écho des débats de la Législative et de la Convention sur le problème des colonies, et laisser le dernier mot à celui dont l’histoire officielle algérienne a minimisé le rôle, Ferhat Abbas, grand patriote algérien et musulman fervent, mais tout aussi profondément de culture française. Peu de temps avant sa mort, il rappelait toute la valeur de cet héritage : «La culture française m’a donné un sens élevé de la vie et m’a fait mesurer les valeurs de la démocratie et de l’humanisme vrai.» (Préface à la réédition du recueil d’articles « Le jeune algérien », Garnier 1985).
Mais l’Histoire ne joue pas aujourd’hui seulement ce rôle de transmission d’un héritage et des valeurs fondatrices d’une nation. Elle assume aussi une fonction dévolue aux rites religieux dans les sociétés traditionnelles. Car notre modernité ne peut échapper au problème de la relation avec les morts. Elle tente de l’ignorer, mais trahit à tout moment sa hantise, qu’il s’agisse du succès d’œuvres de fiction, (cinématographiques, en particulier) ou du recours à l’histoire. Il me semble que le débat autour de la colonisation, c’est en partie le drame de morts « qui ne passent pas », d’un « travail de deuil » qui est loin d’être achevé. Les morts du « Congo-Océan » doivent avoir sur place un mémorial, (c’était une promesse évoquée dans une émission de France 2 il y a quelque temps) et entrer dans les manuels d’histoire (c’est fait : bien des manuels contiennent un extrait de l’œuvre d’Albert Londres). Il faut mettre fin à la sempiternelle litanie des « massacres occultés » par « l’histoire officielle ». Les historiens travaillent, il faudrait encore que la société veuille bien s’intéresser à ce qu’ils étudient (et qu’elle les laisse aussi travailler en toute liberté) , afin que tous ces faits sortent de la seule mémoire des communautés qui en revendiquent l’héritage pour s’ancrer dans l’histoire commune. Et puisque l’homme a besoin de rites pour établir un lien apaisé entre les vivants et les morts, la représentation théâtrale me semble une forme bien adaptée à notre temps : c’est tout le sens de cette dernière scène où sont offerts à la mémoire des victimes de « l’épopée coloniale » des « bribes d’outremer » écrites par les élèves. Avec la conviction qu’ils construiront l’avenir en s’appuyant sur ce qui doit nous être commun : « un sens élevé de la vie, les valeurs de la démocratie et l’humanisme vrai » chers à Fehrat Abbas.
de René-Augustin BOUGOURD

2006