Se garder des anathèmes rétrospectifs
"Par chance, les hommes et les femmes du XIXe siècle ne possédaient pas notre forme de lucidité et, du même coup, notre mauvaise conscience. Ils savaient mal apprécier les risques de la pensée émancipée de la théologie, détecter les mirages des idéologies, leur double fond en quelque sorte. Nous avons appris, depuis, à discerner les sens cachés, à décrypter les arrière-pensées ; eux s'en tenaient, le plus souvent, à l'explicite ; ce qui fonde cette étonnante candeur qui nous semble aujourd'hui caractériser, aussi, le XIXe siècle. Mais ne soyons pas pour autant gonflés de suffisance : le regard aiguisé, et parfois désabusé, que le lecteur d'aujourd'hui porte sur le siècle dernier est façonné par des formes de lucidité, elles aussi temporaires. Sa technique inquisitrice résulte du besoin, qui lui-même n'échappe pas à l'histoire, de sans cesse démasquer, de traquer les illusions, de mettre en évidence l'ambivalence des engagements, les faux-semblants de la modernité ou de la novation proclamées.
Aussi convient-il de faire preuve d'humilité et, surtout, de se garder des anathèmes rétrospectifs. Ce livre est invitation à l'abandon de tout ce qui relève de cet appel au jugement de l'histoire qui ponctue tant de nos discours officiels. Est-il besoin de le dire ? L'Histoire ne juge jamais définitivement puisque les procès qu'elle pourrait un jour instruire seraient eux-mêmes soumis aux glissements incessants des systèmes de valeurs. Ce qui, du même coup, conduit à souligner l'absurdité de tout éventuel souci d'un "politiquement correct" rétrospectif; qu'il s'agisse d'anticléricalisme, de raciologie, d'eugénisme ou de colonisation... […] Lorsqu'il explore le XIXe siècle, le lecteur de notre temps, imbu de son système de valeurs, se trouve en permanence confronté à l'ambivalence. Il se heurte, sans cesse, à ce qui lui paraît être des contradictions parce que, précisément, il perçoit mal la complexité des entrelacs qui caractérise ce temps. Il croise ainsi des adversaires de la peine de mort et du supplice public, horrifiés par les souvenirs de la Terreur, qui se laissent toutefois tenter par le besoin de prôner voire de déclencher une violence révolutionnaire assortie des massacres que l'on sait. La foi en la civilisation, le rêve pacifique d'harmonie s'accompagne, en ce temps, du désir incessant de la domination. Ce siècle qui pose l'égalité, la fraternité en valeurs fondatrices est aussi celui de la certitude tranquille de hiérarchies naturelles entre les races ; et des "communeux" déportés en Nouvelle-Calédonie participent à la chasse aux Canaques."
de Alain Corbin, préface à Le XIXe siècle : Science, politique et tradition, sous la direction d'Isabelle Poutrin, Berger-Levrault 1995
2006