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Acte 2 : Brazza et la colonisation du Congo

  1. Scène I
  2. Scène II
  3. Scène III
  4. Scène IV
  5. Scène V
  6. Scène VI
  7. Scène VII

Scène 1 : En remontant l’Ogooué

Le tirailleur
Au public, le doigt sur la bouche.Chut ! Le petit s’est endormi. Avec la Déclaration qui est revenue, ils portent l’enfant sur le lit, côté cour. Tandis qu’ils le veillent, une lampe s’éclaire côté jardin. Sous une moustiquaire, un homme écrit.
Guiral
Sur les rives de l’Ogooué, le 20 décembre 1878
Cher petit frère, mon cher Albert aimé,
Il y a quelques jours je vous ai écrit. Je trouve une nouvelle occasion et je m’empresse d’en profiter car elles sont rares. Je suis toujours dans l’Ogooué à 60 lieues de la mer mais il est très probable que dans dix jours nous allons partir dans le haut Ogooué.
Je me porte toujours très bien et nous travaillons dans ce moment ci à goudronner et à réparer les pirogues pour remonter les rapides. Puis tu sais que l’Ogooué arrivé à un endroit fait des chutes et l’on ne peut plus naviguer en pirogue. L’on est obligé de faire des routes par terre, de gravir des coteaux couverts de roches impénétrables, aussi est-ce très difficile. La grande chute située à 200 lieues a une hauteur de 20 mètres ; c’est paraît-il une chose très effrayante qu’on ne peut regarder sans avoir le vertige car les rebords sont à pic. L’eau à 20 lieues de là est couverte d’écume et rouge comme le sang.
Les animaux féroces, jaguars, panthères, chats tigre abondent dans ces forêts et viennent quelquefois près des villages pour y dévorer les hommes, c’est ce qui est arrivé plusieurs fois. Les reptiles, boas, serpents de toute couleur, et de toute grandeur y abondent ainsi qu’une foule d’animaux et insectes jusqu’ici inconnus aux naturalistes.
Il y a la nuit, le papillon de feu qui brille comme une lumière avec des reflets d’or. Il y a aussi beaucoup de gorilles, hippopotames, on les voit la nuit phosphorescents et le jour tout rouges quand ils sont dans l’eau. Pour tuer l’hippopotame, la nuit quand il mange, c’est très facile. Il fait énormément de bruit avec ses mâchoires et il n’y voit pas beaucoup. Les noirs rampent et lui mettent le fusil dans la bouche pour faire feu. Mais si l’on est dans une pirogue et qu’on le manque il court sur vous et d’un coup de dent il broie une pirogue comme tu coupes une feuille de papier avec des ciseaux. Les éléphants sont très nombreux, mais quand on le chasse il faut le tuer du premier coup sans quoi il court sur vous et d’un coup de dent ou de défense il vous tue, mais si on ne lui dit rien il ne vous fait pas mal. M. de Brazza en a vu une vingtaine à 15 pas de lui sur le bord du fleuve Alima dans les hauts plateaux du Congo.
L'enfant
Réveillé depuis le début, l’enfant s’est peu à peu dressé dans le lit à l’insu du tirailleurEt il ne les a pas tué avec son fusil ?
Le tirailleur
Mais tu ne dors pas, toi ? Veux tu te coucher ?
L'enfant
Pas question ! Je descends la rivière avec Brazza ! En pirogue ! Allez, fais comme moi, prends ta pagaie, et rame !
Guiral
La nourriture du pays est le manioc, des racines et feuilles et fruits d’arbres, l’on prend l’habitude des sauvages car le vin, le pain, sont choses inconnues et auxquelles il ne faut pas penser. Le manioc quoique n’étant pas mauvais a une odeur assez désagréable mais il faut se faire à tout et ne pas être difficile ; aussi, quand les noirs mangent, je vais à côté d’eux manger avec les doigts dans leur plat qui est ordinairement une feuille de bananier. Quand ils voient les blancs manger avec eux cela leur fait plaisir.L’enfant et le tirailleur font semblant de manger avec les mains.
Aujourd’hui 20 décembre nous avons eu la visite du grand chef des Amingas. C’est un vieux bonhomme coiffé d’un chapeau à ressort que lui a donné autrefois M. de Brazza autour duquel est un diadème de cuivres et de pierres de verre rouge ; il a une veste de mascarade chamarrée de broderies d’argent, il est aveugle mais il a l’aspect assez vénérable. Aussi tous les Amingas ont un grand respect pour lui et aucun ne passe devant lui sans se découvrir ; il est très puissant et il pourrait bien empêcher la navigation du fleuve s’il le voulait. On ne saurait croire, cher Albert, tous les ménagements qu’il faut prendre avec ces chefs car si par hasard tu venais à faire quelque chose qui les fâchât ils seraient très dangereux car nous ne sommes pas dans un pays civilisé mais bien au milieu de peuplades sauvages quoique peu loin dans les terres.
Jusqu’à présent ce sont des sauvages amis ou du moins qui ne nous ont rien fait, mais il est très probable que nous aurons quelques démêlés avec les Pahouins qui sont un peu plus haut dans le fleuve. Les Pahouins sont la peuplade la plus guerrière qui soit dans cette partie de l’Afrique ; tous très sauvages et assez intelligents guerriers ils ne se plaisent qu’à la guerre. Leurs armes sont des fusils à pierre et à capsules qu’on leur vend pour l’échange. Ils chargent ces mauvais fusils de 5 doigts de poudre et également de mitraille, mais en tirant ils ne visent pas et détournent la tête, seulement comme ils se cachent dans les arbres ou dans les broussailles et qu’ils tirent à bout portant, ils peuvent vous tuer.L’enfant et le tirailleur ont repris leur pagayage avec circonspection.

Adieu, cher Albert, je te fais de gros baisers ainsi qu’au papa et à la maman. Ton frère dévoué et qui ne vous oublie pas.
flechehaut

Scène 2 : Les fées carabines

L'enfant
Mais chut ! Pagaie en silence, voyons ! Les pahouins nous épient ! Ils nous tirent dessus ! Pagaie plus vite ! Moi, je prends ma carabine ! paw ! paw ! Pris à son jeu, l’enfant se met à tirer de plus en plus frénétiquement.
Le tirailleur s’écarte du lit et le considère ironiquement, jusqu’à ce que l’enfant sente ce regard et s’arrête, interdit.

Eh ben quoi, qu’est-ce qu’il y a ?
Le tirailleur
Eh bien, mon petit, les Pahouins n’ont qu’à bien se tenir ! Quels massacres tu vas nous faire !
L'enfant
Quoi, quoi ? C’est rien qu’un jeu !
Le tirailleur
Rien qu’un jeu ! Quand on joue, mon ami, il faut faire ça au moins un peu sérieusement ! Montre-moi ton arme ! Il considère le fusil que l’enfant lui a tendu Peuh ! Et tu crois faire le moindre dégât avec ça ! C’est une plaisanterie !
L'enfant
Ben quoi, c’est la carabine qu’on m’a offerte à Noël !
Le tirailleur
Si tu veux vraiment te défendre contre des sauvages, il te faut autre chose ! Du solide, de l’efficace et du rapide ! Heureusement, j’ai de bonnes amies qui pourront t’aider. Il lève ses bras au-dessus de la tête et frappe deux fois dans ses mains, puis se retire lentement. Les voici, pour te servir ! Les fées Pétarade, Gâchette et Bombardette ! Entrée des 3 fées, Pétarade en rouge, Gâchette en vert, Bombardette en bleu. Elles brandissent leur baguette magique.
Pétarade
Bonsoir, mon enfant ! Nous les fées, pour cette grande aventure de la conquête de l’Afrique, nous allons chacune te faire un don.
L'enfant
Mais je ne veux pas conquérir l’Afrique ! Je veux seulement explorer.
Pétarade
Explorer, explorer ! Mais aussi faire du commerce, n’est-ce pas ? Et vendre toutes les merveilles de l’industrie française ?
L'enfant
Oui, oui, peut-être…
Pétarade
Et tu crois que les tribus qui ici et là ont le monopole du commerce vont te laisser faire ? Et tous ceux qui font le commerce des esclaves ? Car tu es contre le commerce des esclaves, n’est-ce pas ?
L'enfant
Oh ben oui, bien sûr !
Pétarade
Bien sûr !
Gâchette
Et aussi contre les affreuses pratiques des cannibales, qui mangent leurs semblables ?
L'enfant
Evidemment ! C’est horrible !
Pétarade
Evidemment !
Bombardette
Eh bien, vois-tu, tous ces gens-là, un jour ou l’autre, quand tu essaieras de les empêcher de s’adonner à ces pratiques infâmes, ils vont te tirer dessus, et il faudra que tu te défendes.
Gâchette
De la défense à la riposte, il n’y a qu’un pas, de la pacification à la conquête, un pas encore plus petit !
Pétarade
Et de fil en aiguille, sans y avoir songé au départ, tu vas te retrouver à la tête d’un magnifique empire colonial !
Gâchette
N’est-ce pas merveilleux ?
Bombardette
Merveilleux !
L’enfant
Si vous le dites…
Pétarade
Mais qu’est-ce que je vois ? Tu ne comptes pas te lancer à la conquête de l’Afrique avec ça ? C’est un fusil qui date de Napoléon ! Ça se charge par la bouche, comme les vieilles pétoires qu’on vend aux nègres ! Attends un peu, tu vas voir ! Mouvement circulaire de la baguette.Et voilà ! Mousqueton Lebel modèle 1892, calibre 8 mm, système à répétition Kropatschek à 8 cartouches en ligne, 26 coups à la minute !
Gâchette
Et moi, pour la conquête de l’Afrique, je vais te faire le don … Mouvement circulaire de la baguette.… d’une grande caisse de cartouches 8 mm modèle 1886 D ! Cartouches métalliques, poudre sans fumée ! Le complément indispensable de ce petit bijou de mousqueton ! Avec ça, les nègres n’ont qu’à bien se tenir ! Et en avant, les petits soldats de France!
Bombardette
Et moi, je vais te faire le don… Bruit de tonnerre, éclairs, apparition de Maléfique.
Pétarade
Mon Dieu, voici Maléfique !
Gâchette
Que vient-elle faire ici ?
Maléfique
Au public.Mais il y a là tout le beau monde ! Aux fées.) Il y a aussi… la racaille. Je me sens vexée, sachez-le, de ne pas avoir eu d’invitation.
Bombardette
Votre présence n’était pas désirée !
Maléfique
Vraiment ? Et vous osez l’avouer sans honte ! Eh bien, puisqu’il en est ainsi, ma foi je m’en vais.
L’enfant
Mais non, restez ! Au point où on en est, plus on est de fous, plus on s’amuse ! Et excusez l’oubli !
Maléfique
Bien sûr que je l’excuse, mon petit ! Je l’excuse au point que je vais, moi aussi m’occuper de l’avenir de cette conquête. Ouvrez bien vos oreilles. Les petits soldats de France pénétreront avec leurs jolis fusils au plus profond de l’Afrique, mais pour que la partie soit plus juste, la contrebande d’armes redoublera, et ils auront en face d’eux des chefs dont les troupes innombrables auront les mêmes fusils, et ils en mourront tous ! Ah ! ah ! ah ! ah !Elle sort.
Les trois fées
Blotties les unes contre les autres. Oh !
L’enfant
Mais c’est vraiment dingue ! Et moi je vous dis que je ne veux pas de guerre !
Pétarade
Séchez vos pleurs, mon enfant, Bombardette a encore un don à faire.
L’enfant
Comment ça ?
Pétarade
Eh bien, Maléfique a des pouvoirs qu’hélas, nous n’avons pas, mais on peut essayer de limiter les dégâts !
Bombardette
Mais je…
Gâchette
Allez, faites de votre mieux. Les deux fées la poussent vers l’enfant.
Pétarade
Nous comptons sur vous.
Bombardette
Charmante princesse, une quenouille te piquera, mais tu tomberas dans un sommeil profond, et au bout de cent ans, tu seras éveillée par le baiser d’un prince charmant.
Bombardette et Pétarade
Bombardette ! Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Bombardette
Euh, excusez moi ! Je reprends. Certes, beaucoup de soldats tomberont, mais la France aura quand même le dernier mot, grâce à deux armes imparables : la canonnière, une petite merveille ! Un superbe canon monté sur un bateau à vapeur ! De quoi anéantir depuis les fleuves tous les villages rebelles ! Et si ça ne suffit pas, j’ai mieux encore, le canon de montagne !Fait de grands moulinets avec sa baguette. Ahahaha ! L’arme fatale ! Le baiser qui tue ! Avec ça, si le Prince Charmant ne te délivre pas, ma cocotte, et s’il ne te fait pas plein de beaux enfants, moi, je mange ma baguette !
Gâchette et Pétarade
Bombardette !
Pétarade
Elle est devenue folle !
Gâchette
Elle a dû faire une surtension de la baguette magique !
Bombardette
Ahahaha ! Pan ! Pan ! Pan ! Ratatata ! Boum ! Boum ! Badaboum !
Pétarade
Venez, ma chère ! A Gâchette.Emmenons-là ! A Bombardette. Ma pauvre amie, il faut vous reposer, vous vous surmenez.A l’enfant. Excusez-nous !Elles sortent.
Le tirailleur
Il console l’enfant qui sanglote doucement.Ne pleure pas, va. Tu sais, finalement, ce ne sont pas des petits soldats de France qui se sont fait tuer, mais des fils de l’Afrique. Quand la colonne Crampel a été massacrée en 1891, c’était rien que des tirailleurs comme moi. Et pareil pour la colonne Bretonnet en 99 ! Rien que des Africains !
La conquête française, c’est des Africains qui l’ont faite !
L'enfant
Mais dans ce cas, c’est encore pire, tu ne comprends pas ?
Le tirailleur
Non, vraiment. Bon, si tu veux que je te parle des Français qui se sont fait tuer, bien sûr aussi qu’il y en a eu : les chefs, les officiers ! Crampel, Bretonnet, c’étaient évidemment des Blancs ! Et quand en 1900, on est allé attaquer le sultan esclavagiste Rabah, sur les rives du lac Tchad, ça n’a pas été une mince affaire ! La bataille de Kousseri, je ne te dis que ça : une vraie boucherie ! Pour la France, 1600 soldats, contre les 2000 guerriers de Rabah, bien entraînés et bien armés. Quelle affaire, mon vieux, quelle affaire ! On a perdu le commandant Lamy et le capitaine de Cointet, mais Rabah a été tué, et son empire s’est effondré. Et tout le territoire contrôlé par la France était maintenant d’un seul tenant, de l’Algérie au Congo ! Et tu sais pourquoi on a gagné, dis, tu sais ?
L'enfant
Je m’en moque ! Laisse-moi tranquille !
Le tirailleur
La discipline, mon petit, la discipline ! Au garde-à-vous, il récite.Préceptes du tir : le soldat doit bien se pénétrer :

premièrement, qu’une consommation prématurée de cartouches peut mettre une troupe à la merci de son adversaire ; dès lors, l’avantage reste à la troupe qui sait le mieux utiliser ses cartouches ;

deuxièmement, qu’un feu disséminé sur tout le front est peu puissant ; un feu concentré produit des trouées qui impressionnent et démoralisent l’ennemi ;

troisièmement, qu’un feu mal ajusté, quelque nourri qu’il soit, est sans grand effet, à moins qu’il soit exécuté de près ;

quatrièmement, que le tir étant généralement trop haut, il faut viser le pied du but. Pour l’exécution des feux, le soldat ne charge l’arme qu’au moment de faire feu ; il n’ouvre le magasin que sur l’ordre de son chef ; il ne commence à tirer que lorsque l’ordre est donné, il charge vite, prend avec soin la hausse prescrite, dirige le feu uniquement sur l’objet indiqué, vise attentivement le pied du but et cesse de tirer, à l’instant même où l’ordre est donné.
L'enfant
C’est fini, non ?
Le tirailleur
C’est fini ! Moi, tu sais, ce que j’en disais, c’était pour ton instruction !
L'enfant
Mais tu n’as pas encore compris ? Je ne veux rien savoir de tout ça ! Ça ne m’intéresse pas !
Le tirailleur
Tiens, justement, c’est ce que disaient les Français ! Ces histoires-là, ça ne les intéressait pas. Ils voulaient bien avoir un empire colonial, mais quant à savoir de quel prix il fallait le payer, ça ils ne voulaient pas en entendre parler ! Ça devait coûter le moins possible ! En revanche, ce qu’ils voulaient, c’étaient de belles histoires, comme celle de Brazza, le bel aventurier qui parlait si bien ! Tiens, regarde, le voilà !
flechehaut

Scène 3 : Brazza et le Makoko

Brazza entre côté jardin, le Makoko vient à sa rencontre côté cour, puis sur la question de l’enfant, ils s’immobilisent, ne sachant que faire.

L'enfant
Chic ! On va voir comment il a libéré les esclaves ?
Le tirailleur
Euh… Non. Tu sais c’est pas une histoire très importante. Tout simplement, lors de sa première mission, Brazza est arrivé dans un village où il y a avait un marché d’esclaves, et il s’est trouvé conduit à en racheter autant qu’il a pu, mais ça n’a pas été plus loin. En tous cas, ça prouve que c’était un homme généreux, puisque après, il les a libérés. Non, ce n’est pas cela que je veux te montrer : c’est comment il a gagné une colonie à la France.
C’était le 28 août 1880. Brazza et Le Makoko se remettent en mouvement.Sur les rives du Congo, au village de Mbé, Pierre Savorgnan de Brazza rencontrait le Makoko, Iloo 1er, roi des Batéké. Le Makoko prit place sur une peau de lion et s’appuya sur un grand coussin rouge, et Brazza s’assit sur l’une des caisses contenant les cadeaux qu’il destinait au roi.
L'enfant
Ils étaient tout seuls ?
Le tirailleur
Non, évidemment. Il y avait d’abord la femme du roi. C’était elle qui répondait à sa place aux salutations. Et puis il y avait le grand féticheur, et tous les membres de la famille royale, les courtisans, et tous les habitants du village de Mbé, qui sont venus un à uns fléchir le genou devant le roi, puis devant le visiteur, pour leur baiser la main. Et du côté de Brazza, il y a toutes ses troupes : cinq soldats indigènes et sept porteurs gabonais.
Mais tu vois, là, on va faire simple, juste Brazza et le Makoko, d’accord ?
L'enfant
C’est dommage, j’aurais bien voulu voir le féticheur !
Le tirailleur
Ecoute, ça a déjà été assez compliqué pour trouver quelqu’un qui veuille bien faire le Makoko, alors on ne va pas se compliquer la vie davantage, d’accord ?
L'enfant
D’accord, d’accord…
Le tirailleur
Bien voilà donc que le Makoko dit à Brazza :
Le Makoko
Le Makoko est heureux de recevoir le fils du grand chef blanc de l’Occident dont les actes sont ceux d’un homme sage. Il le reçoit en conséquence et il veut que lorsqu’il quittera ses Etats, il puisse dire à ceux qui l’ont envoyé que Makoko sait bien recevoir les blancs qui viennent chez lui, non en guerriers mais hommes de paix.
L'enfant
Il a dit ça comme ça ?
Le tirailleur
Non, évidemment. C’est l’un des hommes de Brazza, Ossiah, qui traduisait. C’est sa traduction, ou plutôt ce que Brazza a voulu retenir.
L'enfant
Et qu’est-ce que Brazza a dit ?
Le tirailleur
Mais attends un peu, il va le dire ! Ecoute, au lieu de poser tout le temps des questions ! A Brazza.Allez, vas-y !
Brazza
Je viens pour fonder un camp des Blancs Falla sur le grand fleuve, là où il se resserre avant de s’engager dans les rapides. Bientôt les Blancs vont arriver avec leurs grandes pirogues qui marchent avec le feu, il faut pouvoir les accueillir.
L'enfant
C’est quoi, "les Blancs Falla", et c’est quoi, "les grandes pirogues qui marchent avec le feu" ?
Le tirailleur
Les bateaux à vapeur, évidemment ! Et les Blancs Falla, ce sont les Français ! Arrête de nous interrompre tout le temps ! Bon, alors, maintenant, je ne sais plus où on en était !
Brazza
Moi, je sais ! Normalement, là, je dois lui lire le traité.
Le tirailleur
Bon, alors, vas-y !
Brazza
C’est bon, c’est bon, Pas la peine de s’énerver. Alors voilà le traité :
"Le roi Makoko, qui a la souveraineté du pays situé entre les sources et l'embouchure de la Léfini et Ncouna, ayant ratifié la cession de territoire faite pour l'établissement d'une station française, et fait de plus cession de son territoire à la France, à laquelle il fait cession de ses droits héréditaires de suprématie ; désirant en signe de cette cession, arborer les couleurs de la France, je lui ai remis un pavillon français et par le présent document fait en double et revêtu de son signe et de ma signature, donné acte des mesures qu'il a prises à mon égard en me considérant comme le représentant du gouvernement français."
Fait à Nduo, au village de Makoko, le 10 septembre 1880, l'enseigne de Vaisseau, chef de la mission de l'Ogooué et du Congo intérieur, Pierre Savorgnan de Brazza.
L'enfant
Et le Makoko lui a cédé son territoire, comme ça, tout simplement ? Moi, je trouve ça un peu fort !
Le tirailleur
Comment ça, un peu fort ! Mais je te jure que ça s’est passé comme ça ! D’accord, on a un peu simplifié, mais sur le fond, c’est juste !
Brazza
Moi, je suis un peu d’accord avec elle, on a vraiment l’impression que le Makoko, il s’est fait drôlement rouler !
Le Makoko
Ah, mais moi, je ne suis pas d’accord. Je veux bien que la notion de « droits héréditaires de souveraineté » ne signifie pas grand-chose pour un chef africain, mais il n’était pas complètement idiot. D’abord, il savait bien que Stanley, l’explorateur au service du roi des Belges remontait le fleuve avec des centaines d’hommes, et que Stanley n’hésitait pas à faire usage de ses armes, alors que Brazza s’était toujours montré pacifique et respectueux des hommes. C’était donc pour lui une bonne chose que de s’en faire un allié.
Brazza
Evidemment, vu comme ça…
Le Makoko
Ensuite, par rapport à ses voisins, l’arrivée de Brazza était très intéressante. Toutes les autres tribus, pas toujours très pacifiques, avaient un accès direct aux marchandises européennes, en particulier aux fusils, et pas lui ! Et il devait passer par leur intermédiaire pour vendre son ivoire et son caoutchouc aux Blancs. Que les Blancs aient un établissement sur ses terres, et il pouvait commercer directement avec eux, et obtenir, le sel, les tissus et les armes dont son peuple avait besoin. C’était tout bénéfice !
L'enfant
Mais enfin, il a signé un traité ! Ce n’est pas rien !
Le Makoko
Mais pour lui, mettre une croix sur un papier, qu’est-ce que cela signifiait ? Un rituel des blancs ! Comme la poignée de mains ! Il a fait ça juste pour faire plaisir. Evidemment, il ne pouvait pas comprendre ce que ce texte signifiait pour Brazza, et surtout pour le gouvernement français ! Et je me demande même si Brazza se rendait bien compte de ce qu’il avait fait ! En tous cas, il n’avait aucune idée des conséquences pour les Noirs !
Brazza
Oh ! Tu crois ?
Le Makoko
Evidemment ! Tu n’as qu’à lire le discours qu’il a fait en revenant à Paris, à la société de Géographie !
Brazza
Qu’est-ce que je fais, là ? Je lis le texte ?
Le tirailleur
Vas-y, vas-y ! Au point où on en est !
Brazza
Tirer parti des indigènes, fondre leurs intérêts dans les nôtres, en faire nos auxiliaires naturels, c’était là, suivant moi, l'un des plus hauts objectifs de ma mission.
A l'heure présente, les anciennes tribus de l’Ogôoué sont complètement dans nos mains. Par les traités qui les lient, leurs hommes nous doivent un temps détermine de service ; en dehors de leur salaire, elles trouvent dans de sérieux avantages économiques et dans notre protection, une compensation au temps qu'elles nous consacrent.
Depuis l'indigène transformé en soldat et qui passe un an sous les armes, jusqu'à celui qui porte un ballot pendant sept jours, environ 7000 hommes sont employés annuellement par nous. Ils perdent, à notre contact, les vices de leur sauvagerie primitive, notre langue et notre influence se répandent dans leurs familles et dans leurs tribus, et ce groupe qui représente une population d'environ cinq millions d'âmes se forme progressivement à l'école du travail et du devoir. Il y a douze ans, le seul commerce du haut Ogôoué était la traite des esclaves, le chiffre total du commerce du Gabon atteignait à peine deux millions ; aujourd’hui le commerce licite a remplacé l’ancien trafic et le chiffre des transactions atteint quatre millions de francs.
La main-d'œuvre, nous la trouvons sur place, dans des populations fort primitives, il est vrai, mais non point inintelligentes et qui sont assez maniables pour qui sait les manier, ne pas les heurter, apporter dans les relations avec elles beaucoup de fermeté, une bienveillance sans faiblesse et une patience sans limites.
En voulant leur imposer brusquement nos règlements, nos manières de faire, de voir et de penser, nous arriverions infailliblement à une lutte où nous les conduirions à l’anéantissement. A part même la question d'humanité, la protection des indigènes me semble être, en ce cas, l’hygiène la plus sûre pour la poule aux œufs d'or.
Que la haute administration, que le haut commerce prenne garde de vouloir mettre trop vite en coupe réglée une possession qu’à vrai dire nous connaissons encore insuffisamment et dont les indigènes ne sont pas encore initiés à ce que nous voulons d'eux.
Ainsi donc notre action, jusqu'à nouvel ordre, doit tendre surtout à préparer la transformation des indigènes en agents de travail, de production et de consommation, plus tard viendra l’Européen avec le simple rôle d'intermédiaire. Je ne saurais assez le répéter ici : préparer un pays à la colonisation est œuvre de temps et de patience.
Le Makoko
Le temps et la patience ! Pauvre Brazza ! Très paternaliste, mais un brave homme. Et malheureusement, très naïf. Bien plus que le Makoko, à mon avis. Lui, il ne pouvait pas savoir ce que c’était qu’un état moderne, son armée et son administration ! Mais Brazza ! S’imaginer que devenus maîtres du pays, les gens de l’administration française seraient capables de patience ! Quelle blague ! On a vu ce que ça a donné !
Brazza
Bon, alors, là, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Je suis complètement perdu, moi, dans cette histoire !
Le tirailleur
Eh bien, vous n’avez qu’à en finir avec votre traité ! Echangez vos cadeaux, et basta !
Brazza
Bon, alors, cher Makoko ; veuillez accepter ce collier, ce magnifique miroir, et ces 18 brasses d’étoffe européenne !
Le Makoko
Magnifique ! Et moi, je vous prie d’accepter 50 brasses d’étoffe européenne, et là-dessus, j’ajoute encore 300 pièces d’étoffe de fabrication locale !
Brazza
Y’a pas à dire, le Congo, c’est une affaire ! Il sort comme il est entré, de même que le Makoko.
flechehaut

Scène 4 : L’affaire Gaud-Toqué

L'enfant
Qu’est-ce qu’il a voulu dire, le Makoko, avec cette phrase, « On a vu ce que ça a donné » ?
Le tirailleur
Tu veux vraiment le savoir ?
L'enfant
Ben oui !
Le tirailleur
Je pourrais te raconter l’histoire des compagnies qui collectaient le caoutchouc, après le départ de Brazza, mais je n’en ai pas le courage. Je préfère te laisser avec quelqu’un d’autre, une personne que tu connais bien. Elle te parlera de ce qui s’est passé plus au nord, vingt ans plus tard…Il sort, lentement.
L'enfant
Ne pars pas ! Ne me laisse pas seul ! J’ai peur !
Le tirailleur
A tout à l’heure ! Changement de lumière : atmosphère funèbre.
L'enfant
Reviens ! Je te dis que j’ai peur !Entrée de la mère.Oh, c’est toi, Maman ?
La mère
Très froide, avec un sourire amerNon, mon chéri, ce n’est pas ta maman. Enfin, je ne suis pas ta maman à toi tout seul. Je suis la Maman de tous les Français. Je suis la France.
L'enfant
Qu’est-ce que tu racontes ? Mais tu es ma Maman à moi, je le sais bien !
La mère
Je te dis que non. Tu m’ennuies à la fin. Elle s’assied.) Pour être plus précise, c’est moi le représentant de la France dans ce coin perdu d’Afrique. Enfin, c’était moi. Maintenant, je ne suis plus qu’un prisonnier.
L'enfant
Je ne comprends pas. Pourquoi, prisonnier ? Et dans quel coin perdu d’Afrique ?
La mère
A Fort-Crampel, dans le nord de l’Oubangui – Chari, à environ 1300 kilomètres de l’endroit où Brazza a rencontré le Makoko. Je m’appelle Georges Toqué, j’ai 26 ans. Je suis administrateur-adjoint de 3e classe, breveté de l’Ecole Coloniale, et en novembre 1902, on m’a nommé commandant de cercle à Fort-Crampel. Un poste, dans une région déshéritée, entre la forêt et le désert. Une zone de transit sur la route du lac Tchad. Ma mission, essentiellement, c’était de fournir des porteurs pour le ravitaillement des troupes en mission de pacification au Tchad.
L'enfant
Mais il n’y a pas de trains, de camions, de charrettes, pour transporter les marchandises ?
La mère
Mon pauvre enfant ! Mais il n’y a rien en Afrique ! Pendant 20 ans, Brazza a rêvé d’un chemin de fer entre Brazzaville et l’océan, et il n’a trouvé personne pour le construire! Alors, tu penses, au cœur de l’Afrique ! Là, il n’y a même pas de routes, rien que des sentiers. Les charrettes, les Africains ne savent pas ce que c’est. Tout se fait à dos d’homme, depuis toujours. Ou en pirogue, mais tous les fleuves sont coupés de rapides, et il faut encore porter. Oh, les Noirs s’en sont fort bien accommodés, jusqu’ici. Tant que le commerce entre les tribus consistait en quelques ballots d’étoffe et quelques sacs de sel. Mais depuis que nous sommes dans le pays, ce sont 3000 caisses qu’il faut chaque mois acheminer vers le nord. Et puis, il faut faire rentrer l’impôt !
L'enfant
Et les Noirs acceptent de porter toutes ces caisses ? Vous les payez, au moins ?
La mère
Bien sûr ! Une poignée de perles rouges ou blanches, un bloc de sel, c’est ce qui leur convient. Il n’y a pas de monnaie, dans ces tribus. L’impôt, ils le paient en boules de caoutchouc.
L'enfant
Et ils sont contents, avec ça ? Ça les intéresse, de faire les porteurs pour les Blancs ?
La mère
Non, pas vraiment. On les oblige. Ou plutôt, on oblige les chefs de village à fournir des porteurs. Chaque homme doit deux semaines par an.
L'enfant
Et s’ils ne veulent pas ?
La mère
Il y a un grand moyen de persuasion : la chicotte.
L'enfant
La chicotte ? Qu’est-ce que c’est ?
La mère
Une cravache. Une cravache en peau d’hippopotame. Bien appliqué, ça fait très mal. Monsieur de Roll, le chef de poste qui m’a accueilli, a été on ne peut plus clair : "ici, régime militaire. Les agents inférieurs peuvent appliquer les peines suivantes : la chicotte, l’amende, la barre de justice, la prison. Le commandant de cercle, lui se réserve d’appliquer la déportation, et la mort."
L'enfant
La mort, parce qu’ils ne veulent pas porter ?
La mère
Oh, rassure-toi. C’est seulement dans les cas les plus graves, la rébellion ouverte. La plupart du temps, ils se contentent de s’enfuir dans la brousse.
L'enfant
Alors, qu’est ce que vous faites ?
La mère
Monsieur de Roll m’a expliqué la méthode : Prendre les femmes et les enfants et leur faire des cases dans la brousse, hors de vue des gens de passage ; les entourer d’un chemin de ronde et y placer des sentinelles. Les femmes et les enfants seront rendus à l’homme quand celui-ci aura fourni la corvée qui lui est demandée.
L'enfant
Et vous les nourrissez, au moins ?
La mère
Evidemment, on n’est pas des brutes. Chaque femme reçoit une ration de mil, qu’elle doit broyer et cuire elle-même.
L'enfant
Et ça marche ?
La mère
Plus ou moins. En tous cas, ça ruine le pays. Quand il n’y a plus personne dans un village, évidemment, il n’y a plus de récoltes. C’est comme ça que des tas de villages sont abandonnés. Le pays se dépeuple. Et puis, il arrive que les otages meurent.
L'enfant
Mais de quoi ?
La mère
Il arrive que la nourriture manque, et que leurs gardiens les laissent mourir de faim. Tu sais la vie, la mort, en Afrique…
L'enfant
Comment ça ? La vie n’a aucune valeur, en Afrique ?
La mère
En tous cas, elle ne tient qu’à un fil, un fil beaucoup moins solide qu’en Europe. Je me souviens d’un jour où nous devions traverser la rivière Massoko. En Afrique, il n’ y a pas de pont ; il faut trouver le gué. Notre guide s’avance jusqu’au milieu de la rivière, puis brusquement, un cri suraigu, un gargouillement de noyade, quelques rides à la surface de l’eau, et des bulles qui crèvent la surface en s’éloignant vers l’autre rive. Un crocodile venait de happer le malheureux.
S’il n’y avait que les fauves ! Surtout, il y a les fièvres. La pire, la fièvre bilieuse hématurique, une forme de paludisme. C’est la dysenterie qui finit par vous emporter. Combien d’agonisants n’ai-je pas veillés ! Une simple blessure, que l’on soigne facilement en Europe, en Afrique, c’est mortel. Combien d’hommes, officiers ou administrateurs, combien en ai-je vu mourir en quelques heures, touchés par une flèche ou une sagaie. Tiens, par exemple, le chef de poste Boul. Il était en mission contre la tribu des N’gao. Un soir, un prisonnier a réussi à se libérer, et il lui a ouvert le ventre d’un coup de sagaie. Ça, même en Europe, ça ne pardonne pas.
L'enfant
Mais alors, les Noirs, ils se défendent, tout de même.
La mère
Tu marches tranquillement sur un sentier, et brusquement, des coups de feu, des flèches : un garde indigène en reçoit une dans l’oreille, un autre dans l’œil, un troisième à la cuisse broyée par une balle, un quatrième en reçoit une en pleine poitrine. En quelques minutes, trois morts et plusieurs blessés. Là, c’est le guide qui nous a conduits dans un guet-apens. Et une voix qui nous crie : "Tu viens pour chercher des porteurs ! Nous ne voulons plus porter ! Nous sommes contents de mourir plutôt que de prendre des charges !"
Les auxiliaires que nous engageons sont souvent pires que les sauvages. J’en ai vu un abattre sans motif une vielle femme. Quand il a fallu punir la tribu N’Gao, responsable de la mort de Boul, on a envoyé un groupe commandé par un sénégalais du nom de Samba Ly. Massacre et incendie. Le village d’Issah rayé de la carte. Heureusement, personne en France n’en a rien su.
Et puis, il y a ceux d’entre nous qui deviennent fous. Le chef de poste de Nana qui instaure toutes sortes de tortures contre les indigènes récalcitrants, jusqu’à arracher un bébé du sein de sa mère et qui le jette en l’air.
L'enfant
Mais c’est horrible ! On l’a arrêté, au moins.
La mère
Non. Il est mort de fièvre hématurique, au terme d’une longue agonie. Les indigènes disaient que c’était l’œuvre du sorcier. Lorsque j’ai écrit à mon supérieur pour dénoncer ces crimes, voilà ce qu’il m’a répondu. "Tout ce que vous me dites est navrant, mais cela doit absolument rester entre nous. Vous ignorez ce que c’est que l’administration coloniale. Si vous faisiez un rapport officiel, il y aurait certainement des fuites, puis un scandale de presse, et ça finirait à la chambre des députés. Le ministre prendrait la frousse, et tout le monde nous lâcherait, c’est nous qui aurions tort. Personne ne voudrait avouer que le meilleur moyen d’empêcher notre collègue de devenir fou, c’était de ne pas le laisser seul et sans moyens au milieu d’indigènes exaspérés. Rappelez-vous ceci : qu’il n’est pas défendu de tuer des nègres, mais bien de le dire, d’être pris ou de laisser des traces ; et qu’il vaut mieux tuer vingt nègres que d’en égratigner un."
L'enfant
Et ça s’est fini comme ça ?
La mère
Pour nous, oui. Pour le sorcier, c’est autre chose. On l’a pris, et on l’a fusillé séance tenante.
L'enfant
Et c’est pour ça que tu es en prison ?
La mère
Non. Ce genre d’exécution était parfaitement légal. C’est une autre histoire qui m’a conduit devant un tribunal. C’est l’affaire du guide, Papka, qui nous avait conduit dans cette embuscade, et qui encourageait toutes les tribus à la révolte. On avait finit par le prendre. Le 14 juillet, mon adjoint, Gaud, est venu me demander ce qu’il fallait faire des prisonniers. C’était la coutume d’en gracier quelques-uns pour la fête nationale, mais on ne pouvait pas relâcher Papka, c’était un traître, il était trop dangereux. J’étais au lit, je sortais miraculeusement d’une poussé de fièvre hématurique qui m’avait plongé plusieurs jours dans le coma, et j’étais encore épuisé. J’ai laissé carte blanche à Gaud, mon adjoint.
L'enfant
Et qu’est-ce qu’il a fait ?
La mère
Gaud a réuni toute la population du poste, il a attaché une cartouche de dynamite au cou de Papka, et il l’a fait sauter. Il a dit aux indigènes « Le feu du ciel est tombé sur le Noir qui n’a pas voulu faire amitié avec les Blancs ! »
Et à moi : "Si après ça, ils ne se tiennent pas tranquilles !"
L'enfant
Et qu’est-ce qui s’est passé, après ?
La mère
Il y a eu une enquête administrative, Tous les jaloux, tous les aigris, s’en sont donné à cœur joie contre moi, et les chefs, bien sûr, ont fait comme s’ils découvraient tout. Et puis la justice civile s’en est mêlée, et ensuite c’est la campagne de presse qui s’est déclenchée, où l’on a dit n’importe quoi, comme de prétendre que le bâton de dynamite, on l’avait introduit dans l’anus ! Dans l’anus ! Quelle blague ! Mais que veux-tu, ça, ça plaît aux lecteurs! Alors le Président de la République a proposé d’envoyer une commission d’enquête sur le Congo, avec à sa tête l’homme le plus respecté, monsieur de Brazza. Et moi, je me suis retrouvé devant le tribunal.
L'enfant
Et on t’a condamné?
La mère
Avec les circonstances atténuantes, moi et Gaud, cinq ans de prison ferme. Quand tout le monde dans la colonie s’attendait à l’acquittement ! Dans la foule, un jeune fonctionnaire a crié : « C’est à se faire naturaliser nègre ! »
Voilà. Elle se lève.Bon, il faut que je te quitte, maintenant. On va me ramener en France. C’est là que je vais purger ma peine.
L'enfant
Maman, ma pauvre Maman…
La mère
Je te l’ai dit : je ne suis pas ta mère. Adieu.
L'enfant
Et Brazza ? Brazza, qu’est-ce qu’il a dit de tout ça ?
La mère
Oh, je pense qu’il est a été très malheureux de découvrir ce qu’était devenue sa colonie. Il a usé toutes ses forces à parcourir le pays et à rédiger un rapport… jusqu’à ce que la fièvre hématurique se déclare. Il est mort sur le chemin du retour, à Dakar. Elle sort, l’enfant s’écroule en sanglotant, le tirailleur revient pour le consoler.
L'enfant
Dis-moi : le rapport de Brazza, ça a servi à quelque chose, au moins ?
La mère
Comme tous les rapports. On l’a tiré à dix exemplaires à titre confidentiel, et on l’a enterré. Trente plus tard, quand enfin on a trouvé de l’argent pour construire le chemin de fer dont il avait rêvé, presque rien n’avait changé.
flechehaut

Scène 5 : Le drame du Congo-océan

Antonetti
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, voici maintenant le grand moment de la soirée : Le drame du Congo-Océan, avec comme narrateur, Monsieur Albert Londres, grand reporter au journal Le Matin, Londres s’avance.) et pour interprètes, deux gouverneurs généraux de l’Afrique Equatoriale Française, à savoir Monsieur Augagneur Il le désigne.et moi-même, votre humble serviteur…
Augagneur
Monsieur Antonetti !
Londres
Aujourd'hui il faut parler. La France a le droit de savoir.
Antonetti
Un drame se joue ici. Il a pour titre Congo-Océan.
Augagneur
Après des années d'un long sommeil, l'Afrique-Équatoriale française entendit un homme lui crier : "Debout !"
Londres
Cet homme s'appelait Victor Augagneur. Ayant constaté que notre empire se mourait, étouffé, le proconsul décida de trancher la gorge de l'Afrique, de Brazzaville à Pointe-Noire, pour lui passer le chemin de fer libérateur.
M. Victor Augagneur n'eut que le temps de dire et non celui d'agir. Il revint en France.
Antonetti
M. Antonetti lui succéda. Le nouveau proconsul ausculta le malade. Ayant jugé l'intervention indispensable, il releva ses manches et commença.
Augagneur
Il est peu d'écrire que l'Afrique-Équatoriale dormait. Elle ronflait.
Londres
C'était le grand tam-tam des sommeilleux !
Antonetti
M. Antonetti, reprenant le cri de M. Augagneur, lança : "Debout !"
Augagneur
Alors chacun remua un membre, se frotta les yeux et, dans un demi-sommeil, se leva.
Antonetti
On va faire le chemin de fer, continua M. Antonetti. M'avez-vous bien compris ?
Augagneur
Tout le monde dormant à moitié, personne n'avait compris.
Antonetti
Voyant cependant ses collaborateurs sur leurs pieds, M. Antonetti commanda : « En route !»
Augagneur
Ce furent des somnambules qui obéirent !
Londres
L'Afrique-Équatoriale française est comme une maison dépourvue de tout, qui n'aurait que ses murs et rien à l'intérieur, ni mobilier, ni eau, ni gaz, quelques vieilles chaises cassées seulement. Pour amener la main-d'œuvre jusqu'à Brazzaville, la seule voie étant d'eau, il eût fallu des bateaux.
Antonetti & Augagneur
Pas de bateaux !
Londres
De Brazzaville à la tête du chantier, on aurait dû commencer par tracer la route. Au début,
Antonetti & Augagneur
…pas de route !
Augagneur
C'était une veine ! Du moment que la route était absente,
Antonetti
Les camions devenaient inutiles !
Londres
Quant aux nègres on oublia que ces gens avaient un estomac, quel estomac même !
Antonetti & Augagneur
Pas de dépôt de vivres !
Londres
Qu'ils avaient aussi des bronches et que la bronchite guette toujours d'un œil attentif les hommes nus.
/>
Antonetti & Augagneur
Pas de couvertures !
Antonetti
M. Antonetti fit remarquer l'état des lieux.
Augagneur
Les gérants s'étonnèrent d'une semblable naïveté et répondirent que tout était pour le mieux.
Londres
On attaqua.
Antonetti
Un contrat fut passé avec une compagnie de travaux publics.
Augagneur
On lui donnerait huit mille hommes, elle assurerait l'entreprise.
Londres
Cette compagnie s'appelait…
Antonetti, Londres, Augagneur
Les Batignolles !
Londres
Du Congo à la Sanga,
Antonetti
de la Sanga au Chari,
Augagneur
on n'entendait plus parler
Antonetti, Londres, Augagneur
que des Batignolles !
Antonetti
Des Bakotas,
Augagneur
des Bayas,
Antonetti
des Linfondos,
Augagneur
des Saras,
Antonetti
des Bandas, des Lisangos,
Augagneur
des Mabakas, des Zindès, des Loangos
Londres
…furent arrachés à leur contemplation et envoyés
Antonetti, Londres, Augagneur
… « Aux Batignolles »!...
Londres
: C'était un voyage fort excentrique. Les recrutés embarquaient sur des chalands. Dans ce pays, les chalands, n'étant point faits pour le transport des hommes mais pour celui des marchandises, avaient le dos rond. Trois cents par trois cents, quatre cents par quatre cents, on entassait la cargaison humaine dessous et dessus.
Antonetti
Les voyageurs de l'intérieur étouffaient, ceux du plein air ne pouvaient se tenir ni debout ni assis.
Augagneur
De plus, à cause de la courbure du toit, chaque jour - et la descente jusqu'à Brazzaville durait de quinze à vingt jours - il en glissait un ou deux dans le Chari, dans la Sanga ou dans le Congo.
Antonetti
Le chaland continuait. S'il eût fallu repêcher tous les noyés !...
Augagneur
Le chaland abordait-il ? Les branches des palétuviers fauchaient au passage les plus hauts perchés.
Antonetti
Pas un abri. Quinze jours sur un toit rond, sous le soleil et sous la pluie.
Londres
Et c'était Brazzaville. Sur trois cents, il en arrivait deux cent soixante, parfois deux cent quatre-vingts ! Là ? Eh bien ! Ils restaient sur la berge ! On n'avait pas encore prévu de camp.
On pensait bien à cela en ce moment ! Les sommeilleux piqués par Antonetti étaient trop occupés à se frotter les yeux.
Les survivants reformaient le troupeau. La course à pied allait commencer.
La sagesse, la juste compréhension de l'effort à fournir eussent commandé de mettre ces hommes sur le chemin de fer belge, ensuite, arrivés à Matadi, sur un bateau français, ce qui les eût, en trois jours, amenés sur le chantier. Non ! Ils iraient à pied !
Antonetti
Et le troupeau prenait la brousse, traversait les marigots, gagnait le Mayombe, forêt cruelle.
Augagneur
Les vivres précédaient-ils les voyageurs ?
Antonetti
Une fois sur deux.
Augagneur
Les suivaient-ils ?
Antonetti
Pas davantage ! En tout cas, s'ils les suivaient, ils ne les rattrapaient jamais ! Les convois attendaient en vain le mil et le poisson salé.
Augagneur
Trouvaient-ils parfois des magasins de vivres ?
Antonetti
Le gardien n'avait pas le droit de leur donner à manger, le règlement de marche n'ayant pas prévu que les travailleurs dussent avoir faim à cette étape.
Londres
En quittant Brazzaville, chaque homme avait bien touché dix francs. Avec ces dix francs, l'administration estimait qu'il pouvait marcher des jours sans avoir faim! Pauvre Saras ! À la sortie de la capitale, un avisé marchand leur avait échangé le billet contre un peigne de fer ! Savaient-ils, eux qui ne savaient rien, qu'ils ne seraient pas nourris le lendemain ? Or le nègre ne mange pas encore le fer! Aussi était-ce un surprenant spectacle. Sur dix kilomètres, le convoi n'était plus qu'un long serpent blessé, perdant ses anneaux, Bayas écroulés, Zindès se traînant sur un pied, et capitas, les gardiens, les rameutant à la chicotte.
Augagneur
Il en arrivait tout de même !
Londres
J'ai vu construire des chemins de fer ; on rencontrait du matériel sur les chantiers.
Ici, que du nègre !
Antonetti
Le nègre remplaçait la machine,
Augagneur
le camion,
Antonetti
la grue.
Londres
Pourquoi pas l'explosif aussi ?
Cependant, j'ai découvert sur ces chantiers modernes d'importants instruments: le marteau et la barre à mine, par exemple.
Augagneur
Dans le Mayombe, nous perçons les tunnels avec…
Antonetti & Augagneur
un marteau et une barre à mine !
Londres
Épuisés, maltraités, loin de toute surveillance, blessés, amaigris, désolés, les nègres mouraient en masse.
Antonetti
Au Moyen-Logone,
Augagneur
au Moyen-Chari,
Antonetti
au Dar-el-Koutti,
Augagneur
dans la Haute-Sanga, dans le Bas-Bangui,
Antonetti
dans la N'Goko Sanga, de l'Oubangui au Pool,
Augagneur
maris, frères, fils, ne revenaient pas.
Antonetti & Augagneur
C'était la grande fonte des nègres !
Londres
Les huit mille hommes promis aux « Batignolles » ne furent bientôt plus que cinq mille,
Antonetti
puis quatre mille,
Augagneur
puis deux mille.
Londres
Puis dix-sept cents ! Dix-sept-cents ! Il fallut remplacer les morts, recruter derechef. À ce moment, dès qu'un Blanc se mettait en route, un même cri se répandait : « La machine ! » Tous les nègres savaient que le Blanc venait chercher des hommes pour le chemin de fer ; ils fuyaient. « Vous-mêmes, disaient-ils à nos missionnaires, vous nous avez appris qu'il ne fallait pas nous suicider. Or aller à la machine c'est courir à la mort. »
Antonetti
Ils gagnaient les bois, les bords du Tchad, le Congo belge, l'Angola.
Augagneur
Là où jadis habitaient des hommes, nos recruteurs ne trouvaient plus que des chimpanzés.
Antonetti
Nous nous mettions à la poursuite des fugitifs.
Augagneur
Nos tirailleurs les attrapaient au vol, au lasso, comme ils pouvaient !
Londres
On en arriva aux représailles. Des villages entiers .furent punis. On chercha les hommes de plus en plus loin. Comme les moyens de transport et de ravitaillement n'avaient pas été améliorés, le déchet augmenta. Les chalands auraient pu s'appeler des corbillards et les chantiers des fosses communes.
Antonetti
Le détachement de Gribingui perdait soixante-quinze pour cent de son effectif.
Augagneur
Celui de la Likouala-Mossaka, comprenant mille deux cent cinquante hommes, n'en vit revenir que quatre cent vingt-neuf.
Antonetti
D'Ouesso, sur la Sanga, cent soixante-quatorze hommes furent mis en route. Quatre-vingts arrivèrent à Brazzaville,
Augagneur
soixante-neuf sur le chantier.
Antonetti
Trois mois après, il en restait trente-six.

« II faut accepter le sacrifice de six à huit mille hommes, disait M. Antonetti, ou renoncer au chemin de fer. »
/>
Londres
Le sacrifice fut plus considérable.
Antonetti
À ce jour, cependant, (1929) il ne dépasse pas dix-sept mille.
Augagneur
Et il ne nous reste plus que trois cents kilomètres de voie ferrée à construire !
flechehaut

Scène 6 : le Congo-océan aujourd’hui (audiovisuel)

Audiovisuel
Au bout de douze ans, la construction du Congo-Océan fut achevée en 1933. On ne saura jamais combien elle coûta de vies humaines, les estimations s’échelonnant de 15000 à 30000. C’est la traversée du massif montagneux du Mayombé qui fut la plus meurtrière, avec l’essentiel des 92 ponts et viaducs de la ligne, et surtout ses 12 tunnels, dont le Bamba, qui fut longtemps le plus long d’Afrique.
Aujourd’hui, même si le matériel et les infrastructures souffrent de vétusté, les 510 kilomètres de voie entre les deux principales villes, Pointe-Noire et Brazzaville, constituent un axe vital pour la République du Congo. On peut consulter les horaires et les tarifs sur Internet, cependant le trajet reste soumis à bien des incertitudes. Après une interruption entre 2002 et 2004, le trafic a repris, une trêve ayant été conclue dans une guerre civile qui a duré une dizaine d’années. Mais le voyage reste une épreuve pour les passagers, contraints dans la zone contrôlée par les forces gouvernementales de monnayer les faveurs d’une police corrompue, et de se soumettre ensuite au racket des anciens rebelles.
flechehaut

Scène7 : La logique du pouvoir

L'enfant
Alors, il avait tort, Brazza, de venir en Afrique ?
Le tirailleur
Il a eu tort de croire que l’Europe pourrait envoyer en Afrique assez d’hommes de valeur pour agir avec intelligence. Et puis, vois-tu, quand on vient chez les autres avec des fusils, il ne peut qu’en sortir du mal. Un peu de bien, peut-être, mais finalement, beaucoup de mal. Et que reste-t-il ? Ici, une ligne de chemin de fer, là un hôpital, dans l’ensemble, des frontières précises, une langue commune, de beaux principes et une poussée vers la modernité, mais aussi beaucoup de mauvais souvenirs, d’amertume et de rancœur.
Si l’on pense que la richesse, c’est le grand commerce, on ne peut nier qu’avant toutes ses conquêtes coloniales, l’Europe était déjà riche, et l’Afrique bien pauvre. Alors les Africains ne savaient rien de l’Europe. Aujourd’hui, presque rien n’a changé. Les Blancs sont devenus plus riches, et les Noirs, à peine moins pauvres. La différence, c’est que maintenant, ils le savent.
L'enfant
Je sais ce qu’il aurait fallu faire ! Il aurait fallu que les Européens viennent pour partager leurs richesses avec les Africains, et non venir chercher les richesses de l’Afrique. Il fallait venir en Afrique en disant : voilà de l’argent, et le donner aux Africains, pour qu’ils construisent eux-mêmes des usines, des chemins de fer, des hôpitaux, et même des écoles !
Le tirailleur
Il rit.Tu es bien un enfant ! Mais personne ne fait cela, mon ami ! Personne ! Les Africains non plus ne l’auraient pas fait, si c’avait été eux les riches, et les Européens les pauvres ! Tout le monde pense que chacun doit se débrouiller tout seul ! Quand on donne quelque chose, c’est toujours des miettes. Et de toutes façon, le principal souci de ceux qui dirigent les hommes, en Europe, en Afrique et ailleurs, ce n’est pas que les peuples deviennent moins pauvres, c’est avant tout de garder et de renforcer le pouvoir qu’ils ont acquis sur les autres. Regarde Toussaint : un grand chef d’état, pas de doute, mais où en sont les Noirs d’Haïti aujourd’hui ? Ce peuple est parmi les plus pauvres du monde, entre autres parce que tous ses successeurs ont suivi son exemple. Personne n’aime partager le pouvoir. Entre les pays, c’est pareil, les pays les plus puissants font tout pour garder leur puissance, et maintenir les plus pauvres dans la dépendance. C’est ce qu’ont fait la France, puis les Etats-Unis pour Haïti. La plus grande tristesse, c’est que la France, enfin plutôt les chefs du pays qui a le plus fort clamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ces chefs ont encore allégrement violé leurs principes, dès qu’il ont senti qu’il allait peut être falloir partager le pouvoir avec les indigènes. Ça, c’était en Algérie, juste après la seconde guerre mondiale.
flechehaut

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2006