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Les sources d'un spectacle

Explorer la bibliographie historique de la colonisation, c’est parcourir un paysage qui à bien des égards, ressemble à ceux de la mythique Afrique équatoriale, du temps de la grande tache blanche au cœur du continent : une jungle où l’on s’enlise dans les marécages de récits horrifiques, parcourue de tribus d’historiens se livrant à d’incessantes escarmouches, les uns adeptes de l’instruction à charge, les autres de la traque de l’esprit de repentance, et tous lançant des flèches assassines dans des notes en bas de page. Se lancer dans ce genre d’expédition en espérant pouvoir garder sa liberté d’esprit, c’est faire preuve d’une témérité proche de celle des explorateurs s’engageant dans des contrées paludéennes avant l’invention de la quinine.

Je pensais partir avec une protection suffisante : mon argument de départ, né d’une puissante réaction de rejet des confrontations mémorielles, en écoutant une émission de radio consacrée à la guerre d’Algérie. Sur un répondeur, un auditeur réagissait à une précédente émission nourrie de témoignages sur les tortures pratiquées par l’armée française. Il opposait aux souffrances des survivants la sienne propre, l’image du corps mutilé de son père instituteur dans le bled. La réponse de l’animateur de l’émission fut consternante : c’était une fin de non-recevoir. Cela n’avait rien à voir avec le sujet. Bien sûr que les atrocités commises par le FLN n’exonèrent pas la république d’une faute terrible, celle d’avoir laissé son armée violer ses principes. Mais cette souffrance-là aussi devait être entendue. Il y avait un travail de deuil qui ne sera jamais fait si l’on n’entend pas la voix de toutes les victimes. C’est à partir de là que m’est venue l’idée d’inscrire une évocation de la colonisation à l’intérieur d’une sorte de cérémonie funèbre, une invocation des morts telle que les pratiquent les civilisations traditionnelles, afin de bien séparer le monde des vivants de l’empire de morts.
Si j’ai la chance de ne pas avoir de souvenirs familiaux douloureux liés à cette période, une interrogation venue de l’enfance a pourtant joué un rôle fondateur dans cette entreprise, la perplexité de l’enfant que j’étais dans les années cinquante devant le titre du livre offert par une marque de je ne sais plus quel produit alimentaire (pas Banania, en tous cas) : La belle histoire de l’Union Française, dont les chromos à coller me faisaient rêver, en particulier l’épisode de Brazza libérant les esclaves. Le texte, dont je sentais confusément le caractère artificiel ne m’a jamais séduit, mais je me suis longtemps demandé ce qu’était devenue cette Union Française dont mon pays fut un jour si fier. Ce livre, exhumé seulement il y a quelques mois dans les rayons de la bibliothèque familiale mérite donc de venir en tête de mes sources d’inspiration. Pour être équitable, je dois dire ce que ce spectacle doit aussi au stage organisé par la DAAC (Délégation Académique aux Arts et à la Culture) de l’académie de Paris, organisé par Mme Cedershiold, stage auquel j’ai pu me joindre, malgré mon appartenance à une autre académie. C’est là que j’ai pu rencontrer un éminent spécialiste de la question, Marc Michel, ainsi que des responsables du CAOM (Centre des Archives d’Outre-Mer) d’Aix-en-Provence et du Musée des Troupes de Marine de Fréjus, qui ont beaucoup fait avancer ma réflexion. C’est au retour de mon séjour à Fréjus, en quittant mes collègues, que s’est imposé brusquement à mon esprit l’architecture du spectacle, reposant sur trois époques et trois figures : Toussaint-Louverture, Savorgnan de Brazza et Ferhat Abbas.

Mais cette organisation trahit l’influence de l’ouvrage par lequel j’ai inauguré mon programme de lecture, celui de Gilles Manceron : Marianne et les colonies, (la Découverte, 2003), qui attira mon attention, entre autres, sur l’épisode inaugural de la révolte de Saint-Domingue. Nous sommes avec cet ouvrage dans le camp de l’instruction à charge, le discours du militant de la Ligue des Droits de l’Homme y prenant trop facilement le pas sur l’analyse de l’historien. Ainsi un long réquisitoire contre le recul idéologique de la République, par rapport à l’esprit universaliste des Lumières fait-il l’impasse sur le phénomène de fond qui pèse sur la pensée politique au XIXe siècle : l’irruption du nationalisme. Or le travail de l’historien est d’établir les faits et de les faire comprendre, pas de se donner comme mission de dénoncer le mal et de « dire le bien ». Comme antidote à cette maladie contemporaine, il faut lire de Daniel Lefeuvre Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion, 2006). Le ton est parfois trop polémique, mais la lecture est salutaire.

Sur Toussaint Louverture, le livre généralement considéré comme une référence est celui de Pierre Pluchon Toussaint Louverture (Fayard 2004). C’est en effet une somme donnant d’utiles informations et une bonne image de l’extrême confusion des combats qui ravagent l’île entre 1791 et 1803. Mais les répétitions, les partis pris de l’auteur et le peu de sympathie qu’il exprime pour le personnage dont il retrace l’action rendent cette lecture assez décevante. Beaucoup plus précieux pour la rédaction de l’acte l ont été les livres d’Yves Bénot, La révolution française et la fin des colonies ( La Découverte, 1987 réédition 2004.) et La démence coloniale sous Napoléon ( La Découverte, 1992 réédition 2006) Il sont accompagnés d’une chronologie, et pour le premier, d’un précieux dictionnaire des principaux acteurs de la période. D’une vision beaucoup plus large, puisqu’ils restituent tout le débat public autour du problème colonial, ces ouvrages offrent l’exemple d’une démarche historique au plein sens du terme, restituant avec honnêteté le contexte qui permet de comprendre les limites étroites dans lesquelles s’est développée l’argumentation des abolitionnistes. La scène 3 leur doit beaucoup, bien des interventions des protagonistes ayant été adaptés d’articles parus dans la presse. Celui d’Aimé Césaire, Toussaint Louverture, la Révolution française et le problème colonial, (1961, réédition Présence Africaine, 1981), auquel Yves Bénot rend hommage a eu le grand mérite de « renouveler profondément l’approche du problème ». Son livre a cependant les défauts de ses qualités : il offre de longs extraits des documents d’époque, mais la lecture en est alourdie. Un de ses mérites est de s’arrêter un instant sur les circonstances du déclenchement de l’insurrection des esclaves. C’est à lui que la scène 4 doit le texte de l’invocation du Bois-Caïman, exprimée dans une langue du Congo. Une longue note, nourrie de la correspondance avec un universitaire africain, en propose la traduction, que j’ai quelque peu adaptée. L’essentiel de la scène 1 est issu de cette lecture, bien des phrases n’étant que des citations de Césaire, et de ses sources.
Beaucoup d’ouvrages ont paru récemment sur le Code Noir. A la réédition de celui de Louis Sala-Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan, déjà assez ancien et dont la plupart des auteurs jugent sévèrement la partialité, il faut préférer celui d’André Castaldo, Codes noirs (Dalloz ,2006). Néanmoins la lecture de Sala Molins, rendue extrêmement pénible par les emportements de l’auteur, apporte un certain éclairage sur les attendus religieux, ainsi que quelques informations concrètes qui ont pu nourrir la scène 2. Mais on pourra aussi se contenter de l’excellent petit dossier réuni par Patrick Kleff : C’est à ce prix que vous mangez du sucre (Flammarion 2006) qui donne des extraits suffisants des pièces essentielles du débat, à compléter par un site Internet intéréssant : http:/abolitions.free.fr. Sur Haïti aujourd’hui, un essai très complet de Jean Metellus, Haïti, une nation pathétique (Maisonneuve et Larose, 2003) Comme quoi les relations mulâtres-noirs sont toujours problématiques, voir le chapitre « Le préjugé de couleur en Haïti ». Je souhaite témoigner ici ma reconnaissance à Jean Métellus, grand poète de la francophonie et auteur de plusieurs ouvrages, roman ou pièce de théâtre sur Toussaint Louverture, pour avoir bien voulu me donner son sentiment sur mon travail. Le bel ouvrage qu’il a coécrit avec Marcel Dorigny De l’esclavage aux abolitions (Cercle d’art, 1998) m’a fourni une précieuse iconographie.
Sur Brazza, il faut d’abord consulter le site internet du CAOM (www.brazza.culture.fr) d’une grande richesse. C’est de là que provient la lettre inaugurant l’acte 2 et qui me semble parfaitement exprimer la fascination qu’exerçait l’exploration au XIXe siècle, magnifiquement relayée par les gravures contemporaines de Riou dans la revue Le Tour du Monde. L’ouvrage le plus récent, cette fois une belle biographie historique, est celui de Jean Martin, Savorgnan de Brazza (Les Indes Savantes, 2005). La scène 2 reflète les avis contradictoires que j’ai pu recueillir sur la question de la supériorité de l’armement européen, développée par Manceron ainsi que par un auteur très emblématique de ce courant qui établit un trait d’union entre colonialisme et nazisme, guerres coloniales et génocides, Sven Linqvist : Exterminez toutes ces brutes, (Le Serpent à plumes 1998). Une discussion avec le conservateur du musée de Fréjus, le lieutenant-colonel Antoine Champeaux, m’a conduit à nuancer cette conviction, avec l’aide supplémentaire des dialoguistes de La Belle au bois dormant (Walt Disney, 1959). Les analyses de Jean Martin m’ont permis de proposer une interprétation des accords entre Brazza et le Makoko, qu’on pourra éclairer également en lisant l’ouvrage passionnant d’Henri Wesseling Le partage de l’Afrique (folio histoire, 1996).
L’affaire Gaud-Toqué est intimement liée à la vie de Brazza, puisqu’elle fut à l’origine de sa dernière mission. Elle a l’avantage d’être remarquablement documentée par le témoignage pro domo du principal accusé, Georges Toqué Les massacres du Congo (1907, réédition Les Nuits Rouges, 2006), à recouper avec celui de Félicien Challaye Un livre noir du colonialisme (1935, réédition Les nuits rouges, 2003) pour avoir un regard extérieur sur l’étrange personnalité de Toqué, écrivain de qualité et rouage consentant d’un système sur lequel il porte un regard acerbe. Toute la scène 4 est issue directement du témoignage de Toqué, le malaise qu’inspire cette lecture étant transposé dans la distribution du rôle, qui installe un personnage profondément ambigu, à la fois Georges Toqué et mère de l’enfant.
S’agissant du Congo dans la première moitié du XXe siècle, deux noms viennent à l’esprit : celui de Gide et de son Voyage au Congo (1927, Folio 1995), celui d’Albert Londres et de Terre d’ébène (1929, Le serpent à plumes 1998). L’ironie mordante et le style extraordinairement dynamique du second m’est d’emblée apparu dans le ton exact que je voulais adopter. Au prix de rares coupures, il a suffit de le dialoguer pour faire une démonstration cinglante de la faillite des grandes idées de Brazza et des tares de la colonisation.

Un tel spectacle ne pouvait faire l’impasse sur la tragédie algérienne, même s’il suggère que toutes les horreurs des guerres de libération sont déjà présentes dans celle d’Haïti. Très tôt s’est imposée l’idée de centrer une troisième partie sur Ferhat Abbas, patriote fervent mais tout autant humaniste. Le livre de Benjamin Stora et de Zakya Daoud Ferhat Abbas, une utopie algérienne (Denoël 1995) lui rend pleinement justice. Des trois grandes biographies utilisées pour ce spectacle, c’est assurément le travail le plus attachant, complété par la lecture de Le jeune algérien (Garnier 1985) pour apprécier la ferveur et la qualité d’écriture de l’homme lui-même. Issues de ces deux ouvrages, de nombreuses citations intégrées au texte du spectacle permettent d’entendre les paroles mêmes de ce père de l’Algérie contemporaine.

Ce spectacle écrit pour des lycéens ne pouvait manquer d’intégrer aussi leur parole : c’est ce qu’a permis le travail sur les « bribes d’outremer » conduit par Bénédicte Baritaux avec une classe de BTS du lycée Jean Zay et Brigitte Lemaire avec une classe de 4e du collège Gérard Philipe. Qu’elles en soient ici chaleureusement remerciées.

de René-Augustin BOUGOURD

flechehaut

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2006